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Le thème de ce drame, celui de la femme dans la guerre, et avant tout, de la femme urbaine du monde occidental dans la guerre, nous est douloureusement familier. Dans une famille européenne comprise au sens large comme l’Europe urbanisée, et plus largement encore comme l’Amérique urbaine, une jeune fille pleure son fiancé mort à Sarajevo pendant l’occupation. La famille se retrouve autour du cercueil. L’Europe nue met en scène la catastrophe de la guerre comme drame féminin. C’est une catastrophe avant tout balkanique, mais elle figure en même temps la décadence du monde occidental au paroxysme de la guerre et du terrorisme.


YEAR: 2000.

TRANSLATION: YVES-ALEXANDRE TRIPKOVIĆ

COPYRIGHT: ALL RIGHTS RESERVED



L’Europe nue, première pièce de la trilogie dramatique, ZERO, a été récompensée du prix Marin Držić au concours de l’oeuvre dramatique du Ministère de la culture de la République de Croatie en 2000. La version primée a d’abord été publiée dans la revue Dubrovnik 3, à Dubrovnik, en 2002, puis en partie dans le magazine Aleph 10-11, Osijek, 2003. Dans ce premier tome de la trilogie Zero, elle apparaît donc pour la première fois en version intégrale. L’Europe nue a été mise en scène pour la première fois au Théâtre national croate de Zagreb Scena Habunek, le 21 février 2003, et a été jouée 11 fois avant que l’acteur principal ne tombe subitement malade, à la fin de l’année 2003. Le Théâtre national croate de Zagreb a été invité avec L’Europe nue au 28ème Festival international de théâtre MOT, Macédoine, le 30 septembre 2003, remportant un très vif succès.

L’Europe nue figure également dans Compte à rebours, L’anthologie des pièces de théâtre contemporaines croates, Leo Rafolt, Ecole de slavistique de l’Université de Zagreb, Zagreb, 2007.


Avertissement


Dans les trois parties de la trilogie dramatique il a été laissé assez d’espace pour les choix musicaux du ou de la metteur en scène. Je n’ai fait que des suggestions élémentaires. Dans la première partie, L’Europe nue, on peut envisager de placer un petit groupe de musiciens au fond à droite de la scène sous l’écran. Il peut jouer n’importe quelle pièce de l’héritage musical européen. Dans le cas contraire, la musique provient de vinyls ou de CD’s, ou encore d’un mix ou un soundtrack. Le/la metteur en scène peut placer les hymnes nationaux selon sa propre intuition sauf dans le cas où j’ai défini l’emplacement et le moment de les jouer. De la même manière il a été laissé assez d’espace pour de nouvelles dispositions: projeter des séquences filmiques et des images sur le grand écran/vidéo-mur (videoscreen), ou sur la grande toile blanche, transparente de sorte que l’on puisse suivre l’action à travers elle. Au cas où le/la metteur en scène ne souhaiterait pas user de cette liberté, qu’il laisse comme je l’ai écrit.





sujet/ la guerre de l’amour et l’amour de la guerre

nombre de personnages/ 8 (6 femmes, 2 hommes)

nombre de scènes/ selon le choix du metteur en scène

lieu/ autour du cercueil, dans une ville européenne époque/ XXe-XXIe siècle



PERSONNAGES




LA FILLE URBAINE

LA GRANDE MAMAN

LE VETERAN DE GUERRE

LA METTEUR EN SCENE

L’AUTEUR

LA PREMIERE MAJORETTE

LA DEUXIEME MAJORETTE

LA TROISIEME MAJORETTE





Silence. Sur l’écran au fond de la scène laissée dans la pénombre, en grosses lettres rouges: TOUTES LES HISTOIRES SONT VRAIES. La scène est vide, à l’exception d’un cercueil en bois disposé horizontalement au milieu de la scène, face au public. Sur le cercueil noir est assise La Fille Urbaine. Dans le coin gauche, plus vers l’avant-scène, L’Auteur est assis devant un petit écritoire. Sur la table est posé un ordinateur, à côté duquel se trouvent quelques feuilles de papiers sur lesquelles L’Auteur, de temps à autre, note quelque chose. A l’avant-scène est assise La Metteur en Scène, et complètement à droite de la scène, à côté de la chaise, se tient, debout, Le Vétéran de Guerre.


LA METTEUR EN SCENE se levant de la chaise du premier rang

S’il vous plaît! Un peu de lumière rose sur La Fille Urbaine. Même un peu de vert. Balancez un peu de bleu sur L’Auteur. Je suis une femme, je suis la liberté et je veux que l’on sente enfin la touche féminine dans cette maison. Un peu d’ordre ne peut nuire, n’est-ce pas, monsieur l’auteur?


L’AUTEUR émergeant de la lumière bleue

Madame Agata, je vais tomber dans les pommes! Je vais avoir un infarctus! C’est la toute première fois en plusieurs siècles qu’un metteur en scène me demande quelque chose! Bien sûr, je suis d’accord, d’autant plus d’accord que c’est moi qui ai écrit dans un langage compréhensible à tout le monde qu’un peu d’ordre ne pouvait nuire. C’est précisément pour ça que j’ai proposé que L’Europe nue soit mise en scène par une femme. Ecoutez, je suis un homme sensible. Je compose des pièces pour pouvoir comprendre le monde qui est en moi. Maman était contre, mais je lui ai dit qu’il fallait bien que quelqu’un s’en charge. Elle a dit que mon père aussi avait toujours eu un penchant pour le cirque, le pauvre, et s’est ensuite remise à préparer la salade aux tomates. (Sur l’écran la femme, une tomate et le couteau.)


LA METTEUR EN SCENE

Je vous remercie pour ces informations monsieur l’auteur. (Se tournant vers la fille.) Allez, commence, La Fille Urbaine! Et rappelle-toi, toutes les histoires sont vraies. (S’assied.)


LA FILLE URBAINE

Je suis une fille urbaine vraiment très heureuse. Pour moi, le village global n’est qu’un prétexte. Je n’aime pas m’évader dans le global. Moi j’aime la vérité et le bitume. Enfant, j’adorais les histoires vraies, Tarzan, le chocolat et Mick Jagger. (Sur l’écran Tarzan, du chocolat et Mick Jagger.) Je n’ai jamais rien compris à la dépression tout en étant souvent déprimée. Surtout au lycée pendant la pleine lune (Sur l’écran la pleine lune.) et pendant, tiens, le SPM, ce syndrome de plus en plus à la mode (Sur l’écran La Fille Urbaine crie vers la pleine lune: «ES-PE-EM, ES-PE-EM!», et puis: «J’aime le syndrome prémenstruel.»). De temps à autre je compose de la poésie. Rien de spécial, juste des élégies urbaines. Maintenant je suis à moitié heureuse. C’est pour ça que je picole. Un peu de cognac, c’est toujours mieux que plein de sédatifs. Mon petit ami — je touche du bois (De sa main libre elle frappe trois fois le bois.) — m’a toujours aimée passionnément et sans compromis. Avant de partir pour la guerre il m’a dit qu’il m’aimerait même s’il mourait. Et c’est comme ça que ça s’est passé. Il est mort, le voici dans son cercueil et je sais qu’il m’aime. Demain, l’enterrement. J’ai l’impression qu’il fait nuit sans arrêt et qu’avec moi veille tout le continent. Il est mort, j’ai reçu sa lettre deux jours avant. (De la poche de sa chemise de cow-boy à carreaux elle sort une lettre froissée. Elle prend une bonne rasade de cognac et lit.) «Ma chère Elizabeta. Une journée comme une autre. Les grenades tombent et les morts s’entassent. Ils les enterrent sur les terrains de football parce qu’il n’y a plus de place dans les cimetières. (Sur l’écran des prises de vue ou des photographies de Sarajevo en guerre, surtout le cimetière sur le terrain de football mentionné.) Mon ami de Hollande — nous l’appelons le Gros car il est vraiment gros — dit que ce n’est rien. Il dit que cela aussi passera comme toutes les guerres et que nous serons bientôt de retour à la maison à manger des gros strudels aux pommes bien gras et à embrasser nos grosses fiancées. Il dit aussi qu’il aime beaucoup le Sarajevo Blues, une chanson triste sur l’amour (Musique folk, de la sevdaline bosniaque.). Sinon il dit qu’il est professeur de musique et je le crois. Chère Elizabeta, je pense beaucoup à toi et au disco club Aquarius où nous avons dansé jusqu’à l’aube, la dernière fois. A mon retour, et ça pourrait être dans un mois ou deux, nous danserons toute la nuit. Sorry, mais là je dois faire la ronde. Mon char s’appelle Elza. Je t’aime et je pense à toi et à tes strudels aux cerises. Ton Robert.» (La Fille Urbaine remet la lettre dans sa petite poche, boit une grande gorgée de la bouteille et prend le bougeoir qui était posé sur le cercueil.) Ah, cher Robert. Oui, je suis une fille urbaine et je pleure mon petit ami à ma façon. J’aime le bon rock’n’roll, la musique du monde et le New Age. Maintenant je vais allumer cette bougie pour Robert et je vais la tenir quelques instants entre mes mains. J’écouterai de la musique et je prendrai une rasade de cognac de temps en temps. Je suis sûre qu’il aurait fait pareil à ma place, comme moi à la sienne. Demain je l’enterrerai, et après-demain j’irai travailler. (Sur l’écran les images de l’enterrement. La Fille Urbaine en noir. Sa mère la soutient.) Je suis une fille urbaine, mais je suis aussi guichetière à la banque. «Même si certains meurent, le travail doit continuer», comme le dit un proverbe européen. J’ai toujours Robert dans la peau et je suis triste, mais avant-hier nous avons reçu un fax de Genève nous indiquant de peindre tous les guichets en rouge. Bon alors, il est où ce rock’n’roll ? Même un bon New Age m’aurait fait du bien.


LA METTEUR EN SCENE criant

Rock’n’roll, New Age. C’est bon pour Enya, elle est bonne. Mettez The Memory of Trees. Renforcez les basses. Baissez les séquences gaies, s’il y en a. Il me semble qu’il n’y en a pas. (La musique emplit toute la scène, sur l’écran le disco club Aquarius. Les jeunes de toute l’Europe dansent.)


L’AUTEUR criant

Madame Agata, j’ai écrit qu’avant le rock’n’roll il y aurait une séquence du Requiem de Mozart et puis qu’ensuite Le Vétéran de Guerre chanterait la triste Folie d’Amsterdam. Vous vous souvenez? Sinon, regardez dans le manuscrit sur vos genoux.


LE VETERAN DE GUERRE dans le coin à droite, en uniforme de soldat et au garde-à-vous

Mais je peux le faire même plus tard, mesdames et messieurs.


LA METTEUR EN SCENE calmement mais avec autorité

Monsieur l’auteur, je suis la metteur en scène et ceci est un théâtre de metteur en scène et non d’auteur. Okay?! (Une brève pause.) Bon allez, je vais faire un petit compromis. Que Le Vétéran de Guerre récite ce poème, mais sur Enya. Enya reste et Schluss. Elle est si silencieuse, et Le Vétéran de Guerre a une voix cassée profonde, comme celle de Tom Waits.


L’AUTEUR soupirant

D’accord, Okay. Je me demande seulement, bon sang, si quelqu’un va jamais monter la pièce comme je l’ai imaginée? J’aimerais voir ne serait-ce que l’une de mes visions. Dois-je vraiment en plus devenir metteur en scène? Est-ce trop demander à la vie que de vouloir voir sa propre vision?


LA METTEUR EN SCENE ne prêtant pas attention à lui

Allons-y, commencez. Vous êtes Le Vétéran de Guerre, j’exige donc une prompte obéissance. Récitez tout de même cette Folie d’Amsterdam.


LE VETERAN DE GUERRE d’une voix grave habituée à la subordination servile

La folie à Amsterdam arrive

des pays du sud. La nuit

semble faite pour Amsterdam.

Les gens s’allongent dans l’aéroport Schiphol

et boivent de la Heineken froide.

(Sur l’écran des images d’Amsterdam.)

Les amours se passent dans les musées.

Le musée VINCENT VAN GOGH

est celui qui se prête le mieux

au romantisme instantané sans avenir.

Des skinheads avec de jolies tulipes jaunes

frappent les homosexuels pour les punir d’être comme eux en un peu différents.

La compensation est mère de l’Histoire.

(Sur l’écran des skinheads avec des tulipes jaunes battent tendrement les têtes d’homosexuels qui discrètement leur font une fellation. Les yeux fermés, tous ont l’air heureux, transcendés.)

Oh boy, tu dois vivre une fois

la folie d’Amsterdam.

La nuit semble faite pour Amsterdam.

Les étoiles tombent sur des universités,

les parents regardent la télévision et les vaches

donnent toutes du lait.

(Sur l’écran des vaches qui broutent de l’herbe.)

Oh girl, tu dois vivre une fois

la folie d’Amsterdam.

C’est la ville dans laquelle le lait

ne meurt jamais.

Chacune de ses gouttes est fraîche et jeune.

(Sur l’écran des gouttes blanches ruissellent tout doucement sur des visages de filles épuisées.)

Vive la folie d’Amsterdam!


(Le Vétéran de Guerre fait un bref salut.)


LA METTEUR EN SCENE explique calmement

J’avais exclu votre poème de la pièce, monsieur l’auteur, car il ralentit l’action. L’Europe nue doit vraiment être nue et non couverte de poésie, de mensonges, de brouillard, de bandes vidéo et cætera. N’est-ce pas ? (Pause.) Mais maintenant je vois que ça fonctionne tout de même. Un excellent travail, monsieur, je l’admets.


L’AUTEUR bienveillant

Je vous remercie madame Agata. Vous êtes vraiment coopérative.


LA FILLE URBAINE

Et moi j’aime vraiment l’Aquarius. Je me sens tendre, je sirote du cognac, je ne suis pas ivre, le jean me sert tendrement l’entrejambe, la bougie brûle doucement en souvenir de Robert, pendant que je pense à lui. (Elle pose la bougie, déboutonne son jean noir, glisse la main dans son slip et se caresse avec concentration.) J’attends calmement l’enterrement et je me masturbe autant que nécessaire. Demain à 11 heures je l’enterrerai avec tous les honneurs (Sur l’écran des scènes de funérailles. Une rangée de soldats effectue une série de tirs honorifiques.) Pendant trois mois au moins je n’aurai pas de nouveau petit ami. Si j’en avais avant, ça serait morbide. A tous ceux qui me dragueront au guichet je dirai que je suis en deuil et qu’ils patientent trois mois. Mes parents disent que c’est bien que la fille se marie au plus tard à ses 26 ans. Je suis d’accord avec ça, vu que j’ai aussi envie d’avoir des enfants. (Sur l’écran des enfants jouent dans le sable de la maternelle.) Et comment aurai-je des enfants si je ne me marie pas? …Oh, qu’est-ce que je suis conne, mais je ne dois pas me marier pour ça! Je suis une fille urbaine, on m’appelle Elza. A la banque j’ai une amie, la belle Rose. Elle m’aidera à surmonter ces trois mois. Rose, Rosette… (Sur l’écran Elza et Rose tendrement enlacées. Intimes caresses des employées revêtues de l’uniforme d’une banque européenne.)


LE VETERAN DE GUERRE

Tu parles bien, fille urbaine nommée Elza. L’odeur du trottoir et de la télévision en toi crée le chaos. Tu as tort de penser que Robert n’aimait que toi, oh Elizabeta. Robert aimait aussi ses camarades de guerre, il allait aussi dans des bordels et ne pensait pas toujours à toi. (Sur l’écran Robert sous la douche avec ses frères d’armes, débauches de joyeux jeunes hommes. Ensuite Robert parmi les prostituées, scène de débauche. L’une d’entre elles lui embrasse le sexe tandis qu’il lève la main en signe de victoire.) Je sais ce que je dis. Je me suis battu pendant tout le siècle, j’ai traversé toutes les guerres. Les prostituées russes sont les meilleures. Elles dansaient la danse de ventre au centre de Berlin, Paris, Zagreb, Sarajevo, Belgrade… (Sur l’écran des images de bordels et des villes mentionnées.) En banlieue parisienne, à Saint-Denis, j’en ai vu une qui pouvait, tout en restant allongée, verser du champagne d’un verre à un autre rien qu’en contractant le muscle de son ventre. (Sur l’écran la femme nue avec deux verres sur le ventre.) Nous avions tous applaudi et payé 200 francs de plus pour la revoir. Et puis nous avions aussi dansé avec elles et les avions embrassées pour 500 francs supplémentaires. C’étaient des artistes, pas seulement des prostituées. Je le sais, car pendant tout le siècle j’ai fait ces guerres qui assurent aux survivants une vie calme et une bonne retraite, et à ceux qui le souhaitent, l’occasion de nouvelles guerres. (Sur l’écran des billets collés avec de la bande adhésive sur le tuyau du canon.) Et moi j’aime les guerres. C’est très excitant. Pas tant la tuerie que tout ce qui va avec. Maintenant, en attendant une nouvelle convocation à une guerre en cours, je vais à la pêche tous les jours. Tu vois cette canne à pêche? (Il prend la canne à pêche posée contre la chaise.) Hier avec ça j’ai pêché un gros poisson pour toute la famille. Nous l’avons mangé avec du riesling (Riesling). C’est un bon vin. Ensuite mon fils a raconté des blagues qu’il pêche sur Internet. Nous étions morts de rire, ma femme et moi. Une blague m’a beaucoup plu. Je vais te la raconter, fille urbaine, pour que tu puisses sentir un peu l’ambiance de la maison. La blague s’appelle WHAT are WIFE and BITCH. La voici. (Il raconte la blague qui, en même temps, défile entièrement sur l’écran.) «Three guys and a lady were sitting at the bar talking about their professions. The first guy says, "I’m a Y.U.P.P.I.E, you know… Young, Urban, Professional, Peaceful, Intelligent, Ecologist". The second guy says, "I’m a R.U.B., you know… Rich, Urban, Biker". They turn to the woman and ask her, "What are you?" She replies, "I’m a WIFE, you know… Wash, Iron, Fuck, Etc."». (Le Vétéran de Guerre rit en se tenant le ventre. La Fille Urbaine boit une gorgée en continuant de se masturber.) Ecoute maintenant la suite, elle est vraiment bonne. Ma femme jubilait, moi j’étais un peu triste. "So, just exactly what is a BITCH ? B-BABE, I-IN, T-TOTAL, C-CONTROL of, H-HERSELF." Alors Elza, qu’est-ce que t’en dis? (La Fille Urbaine s’approche de la fin de la masturbation. Son souffle est de plus en plus irrégulier et rapide, à la fin elle laisse échapper un petit cri. Elle retire ensuite la main de son jean, rattache ses cheveux et boit une nouvelle gorgée.) Et puis nous avons regardé Arsenal-Real Madrid. 2:2. (Sur l’écran, le jeu et les buts.) J’aime le football. Je suis toujours du côté des vainqueurs. Oh, mais qu’est-ce que c’est que ce bruit?


La musique d’Enya, The Memory of Trees, de loin en loin, est remplacée par une marche militaire, qui pourrai être la Marche de Radetzky. Tandis que la musique se rapproche et devient de plus en plus forte, sur la scène apparaissent trois majorettes disposées en formation, une devant, deux derrière. Elles défilent dans les règles de l’art, en faisant tournoyer leurs bâtons. Vêtues de courtes robes du soir décolletées, elles marchent en direction de La Fille Urbaine, à nouveau décontractée et assise sur le cercueil, la bouteille de cognac dans une main tandis qu’elle effleure le chandelier de l’autre. La bougie brûle calmement. Derrière les majorettes, La Grande Maman s’avance d’un pas noble; elle est enceinte, et sa grossesse est aussi avancée que possible. Après leur défilé, les majorettes se balancent sur place en rythme et interprètent les hymnes allemand, anglais, français et croate. Mais elles n’en chantent à chaque fois qu’une seule strophe.



LES TROIS MAJORETTES chantent avec fierté


Deutschlandlied


Einigkeit und Recht und Freiheit

Für das deutsche Vaterland!

Danach lasst uns alle streben,

Brüederlich mit Herz und streben,

Brüederlich mit Herz und Hand!

Einigkeit und Recht und Freiheit

Sind des Glückes Unterpfand.

Blüh’ im Glanze dieses Glückes,

Blühe deutsches Vaterland!


***


God Save the Queen


God save our gracious Queen,

Long live our noble Queen,

God save the Queen!

Send her victorious,

Happy and glorious,

Long to reign over us;

God save the Queen!


***



La Marseillaise


Allons enfants de la Patrie,

Le jour de gloire est arrivé!

Contre nous de la tyrannie

L’étendard sanglant est levé!

(repeat)


***


Lijepa naša domovino


Lijepa naša domovino,

Oj junačka zemljo mila,

Stare slave djedovino,

Da bi vazda sretna bila!


TOUT LE MONDE applaudit avec enchantement sauf La Metteur en Scène.


LA METTEUR EN SCENE dépose le texte de la tragédie, se tire les cheveux et s’écrie férocement

Mettez-vous exactement derrière La Fille Urbaine! Je vous l’ai déjà dit cent fois pendant des répétitions.


LA GRANDE MAMAN ET LES TROIS MAJORETTES au garde-à-vous, d’une seule voix

Yes, sir!


L’AUTEUR désapprobateur

Mais madame Agata, mon texte dit: «Yes, sir, that’s my baby». Ce that’s my baby est extrêmement important pour la compréhension de la tragédie européenne, car il sous-entend la fuite des cerveaux en Amérique, l’exil des jeunes intellectuels contraints de traverser l’Atlantique. Pourquoi cela vous gêne-t-il tant?


LA METTEUR EN SCENE sévèrement

Je l’ai coupé parce qu’il ralentit l’action de cette joyeuse tragédie. Une tragédie ne peut être triste. Du moins pas pour ceux qui la regardent de leurs sièges. Pour ça, il y a le mélodrame. (A La Grande Maman.) A vous Kristina! Vous connaissez ce ton, très grandiose, à cent pour cent convaincant.


LA GRANDE MAMAN solennellement

Je suis La Grande Maman. Vous tous (D’un geste large elle montre l’ensemble de la troupe et le public.), je vous ai accouchés dans la douleur (Sur l’écran quelques scènes montrant un service de gynécologie.), je vous ai nourris et mis sur vos jambes. Chaque matin pour le petit déjeuner vous avez mangé des croissants et bu du café au lait. (Des images du petit déjeuner.) Et regardez-vous maintenant! Vous êtes de misérables petit-bourgeois. C’est ainsi que vous me remerciez de mes souffrances, gredins! (D’un geste théâtral, désignant tour à tour les personnes mentionnées d’un doigt méprisant.) Celui-là ici, Milk, avec son joli nom de lait et malheureusement devenu écrivain avec le titre d’auteur, ah! Je l’avais prévenu, un jour, en préparant la salade de tomates. Agata est devenue metteur en scène, et en plus elle s’en vante. Elizabeta est devenue une employée de banque très portée sur l’alcool, la débauche et les bougies. (La Fille Urbaine avale une bonne gorgée. Sur l’écran défilent des images en accord avec le monologue.) Robert est un mort comme beaucoup d’autres. Ah, alors qu’il avait un joli poste dans l’usine d’automobiles de luxe! Et celles-la sont tristement devenues majorettes de première classe. Peu importe qui est au pouvoir, libéraux, dictateurs ou démocrates, elles défilent dans leurs uniformes noirs érotiques. La politique et les nuisettes font toujours bon ménage. (Sur l’écran des nuisettes et des politiciens.) Quand je leur demande à quoi leur servent les bâtons elles disent que c’est pour leur propre plaisir et celui de tous! Et vous, vous n’êtes plus qu’un public, tout simplement spectateurs de votre propre malheur. Vous pensez que si vous avez trois millions de dollars dans une banque suisse vous êtes de grands hommes. Albert Einstein à Zürich n’a jamais possédé plus de dix mille francs et il était plus fort, plus intelligent et plus beau que vous tous. Alors celui-la! (Elle montre Le Vétéran de Guerre.) Je lui ai donné naissance, à lui aussi, et regardez le! Il est devenu mon mari, mon Dieu! N’est-ce pas un sacrilège? Pendant que j’accouchais, il s’éclatait à la guerre. Quand il n’était pas au front, il en revenait, et une fois rentré, il travaillait toute la journée à l’usine d’armement. J’étais toujours seule avec les enfants, sauf à Pâques, à Noël et au Nouvel An. Ces jours-là je partageais son lit et faisais des enfants; les autres jours je lavais et repassais jusqu’à l’épuisement. Et ainsi de suite. You know… Wash, Iron, Fuck, Etc. Ces rares jours où nous allions au lit, au moment des fêtes, il puait la poudre à canon, la bière et les putes analphabètes.


LE VETERAN DE GUERRE avec indignation

Ce ne sont pas des putes ordinaires. Elles sont prostituées et artistes de métier. Un verre plein elles pouvaient le verser dans un verre vide, et cela sur leur ventre nu. Aha! Essaie un peu pour voir, ma chère!


LA GRANDE MAMAN

Tais-toi malheureux! Tout ce que tu as dans la tête, ce sont les armes, les munitions et les putes. (La Grande Maman écarte les mains.) Oh mon Dieu, qu’ai-je fait pour devoir porter une si grande croix, et même toute une chapelle?! (Résignée et relativement tendre.) Mais bon, je vous pardonne à tous, car je suis La Grande Maman et j’ai grand coeur. (Sur l’écran le grand coeur indique le temps. Les aiguilles indiquent qu’il est minuit moins cinq.) J’ai grand coeur et je vous pardonne à tous. Je suis une grande dame libre, une mère de bon goût, une femme versée dans l’art des unions lentes, des arrangements floraux et de la tapisserie. A part ça j’adore le paysagisme et le féminisme honnête. Je me bats contre la domination masculine et féminine à la maison et au travail. Je suis pour l’union et la domination du goût. Mes chères, que fleurissent des centaines de plantes ! Eh bien maintenant, chacun d’entre vous dira quelque chose à La Grande Maman. (Sur l’écran la salle des cours du soir où sont assis des élèves adultes. Devant la chaise se tient le professeur, qui ressemble beaucoup à Freud et explique quelque chose avec une sévérité tendre.) Je vous poserai à chacun une ou plusieurs questions, et vous répondrez. Puis nous discuterons en écoutant des airs doux ou de la musique forte, nous boirons, danserons, nous nous rassemblerons et nous unirons. Demain ce sont les funérailles de mon fils et de l’ancien-futur-beau-fils. Pour que notre terre européenne lui soit douce, j’ai envie d’un peu de tristesse sophistiquée, mais honnête. Mais bien sûr! Et maintenant allons-y pour les questions. (Pause.) Toi, mon cher Milk, mon auteur, dis-moi si ton enfance fut si malheureuse que tu ne cesses d’en revivre les traumas? As-tu des cauchemars? Fais-tu des rêves tendancieux comme le docteur Freud?


L’AUTEUR prêt à répondre

Non mère, je réponds par la négative à toutes tes questions. J’ai eu une enfance heureuse avec du gâteau en abondance. Tu m’as battu une seule fois, au printemps, avant ma première communion, mais c’est parce que j’étais tombé dans la boue devant la maison et que j’avais sali mon habit blanc. Le prêtre m’a demandé pourquoi j’avais un bleu sous l’oeil. J’ai répondu que j’avais été méchant et que Dieu m’avait puni. Il a juste dit: «Ah Milk… Milk, toujours des problèmes avec toi. Te souviens-tu quand une fois au catéchisme tu as blasphémé en disant que Jonas n’aurait pu survivre plus d’une minute dans la baleine? Milk, Milk. Mais Dieu aime les moutons noirs. Et tu es revenu dans le troupeau mon fils.» Et puis il a posé l’hostie sur ma langue à peine tendue et a dit: «Corpus Christi.» J’ai répondu: «Amen.» (Sur l’écran le prêtre donne l’hostie au garçon à sa première communion.) J’étais si excité d’avoir réintégré la communauté des hommes et de la divinité que j’ai croqué l’hostie à belles dents au lieu de laisser Jésus, c'est-à-dire son corps, fondre et couler en moi. Tout cela fait que je n’ai jamais eu de graves traumatismes d’enfance. A la dernière question ma réponse est aussi non. Je ne fais pas de cauchemars. (Sur l’écran, la mer bleue, la plage ensoleillée et de jolies filles dans des bikinis miniatures.) Et je ne rêve pas tendancieusement. Je ne rêve que de choses simples comme du pain, du lait, d’une fille honnête en nuisette de soie et d’une Europe nue sans frontières, sans passeports, sans automobiles et sans déchets radioactifs entassés dans des communes de banlieue (Sur l’écran l’Europe sans frontières. Dans l’angle droit un passeport rayé, dans l’angle gauche une voiture rayée, et au milieu au sommet le symbole d’uranium barré.) Et si tu veux vraiment savoir à qui je dois de faire de si beaux rêves, je peux te dire que tu figures en bonne place, mère, à côté de (Sur l’écran les photographies ou les portraits de la mère et des gens mentionnées.) Hugo, Hegel, Hölderlin, Hofmannsthal, Heine, le petit Heinrich vert, Hemingway, Hašek, Hardy, Huxley, Huges, Homère, Hamsun, Hérodote, Herder, Hoffmann, Horace, Hauptmann, Hesse, Hésiode, la petite Hélène de la rue Fleurie, et aussi… (Sur l’écran, en lettres roses: DO YOU SUFFER FROM A BORDERLINE SYNDROM?)


LA GRANDE MAMAN l’interrompant rageusement

Suffit idiot! Tu ne sais vraiment pas t’arrêter! Pour la peine, je ne te donnerai pas d’argent de poche aujourd’hui. Pour la glace à la vanille, taxe ta grosse femme aux veines gonflées. (Sur l’écran un grand cornet de glace à la vanille et la grosse femme.) Ce n’est pas étonnant que tu sois devenu ce que tu es devenu. Ah, les écrivains et les poètes! Il aurait mieux valu que tu deviennes un politicien honnête, combinaison improbable mais peut-être accessible dans les beaux rêves que tu cultives. (Elle se tourne vers La Première Majorette.) Et toi ma fille, es-tu okay, vas-tu régulièrement à l’école, es-tu satisfaite de l’état général de la société?


LA PREMIERE MAJORETTE prête à répondre

Mère, je suis okay. Tout est trop super. L’école, trop good. Je suis très contente de l’état global de la société dans laquelle je bouge. Je m’en fou, pour la Bosnie et l’Herzégovine. (Sur l’écran des images de guerre de Sarajevo.) Chez toi, la nourriture est bonne et la musique n’est pas mal non plus. J’aime Laibach et Iron Maiden, et je soutiens les sociaux démocrates oeuvrant dans l’ombre. (Sur l’écran les groupes de musique mentionnés et les sociaux démocrates, assis à l’ombre de grands tilleuls dans le jardin d’un restaurant.) Franchement je pense qu’il sont grave cool, tu piges!


LA GRANDE MAMAN heureuse

C’est bon ma chère. Tu n’es pas mauvaise, je te pensais pire. (Elle sort un portefeuille de la poche d’une large robe de chambre aux gros motifs de fleurs.) Tiens, un peu d’argent et achète toi ces tennis, les NIKE dont tu as tellement envie depuis deux semaines. Il te restera assez pour un gâteau. (Sur l’écran les tennis et le gâteau. La Grande Maman se tourne vers La Deuxième Majorette.) Et toi ma fille, dis-moi, as-tu eu des rapports sexuels avant le Nouvel An?


LA DEUXIEME MAJORETTE avec indignation

Mais mère! Bon d’accord, Albert a essayé. A l’Assomption à la boum de Marija (Sur l’écran la boum chez Marija.) je lui ai juste permis de m’embrasser fougueusement, et, après deux Coca-Cola et trois Jägermeister, de me masser un peu les seins. Et c’est tout. Je lui ai dit de terminer la fac et de trouver un travail d’abord. Albert pleurait, il s’est mis à genoux, mais moi j’ai serré les jambes, alors que mon coeur se déchirait d’envie de l’aider. Je criais «Rien avant le mariage, rien avant le mariage!», et toutes les filles, même Marija, riaient de ma chasteté illimitée. Ce qui est compréhensible car à quinze ans et demi, plus aucune d’entre elles n’est vierge. Elles ont dit que de nombreuses filles couchent déjà à quinze ans et demi, et moi, que tu serais très malheureuse si j’avais des relations sexuelles avant le Nouvel An.


LA GRANDE MAMAN heureuse

Tu as bien fait ma fille. (Elle sort a nouveau le portefeuille.) Prends un peu d’argent et achète dès aujourd’hui vingt, trente, quarante boîtes de préservatifs, le mieux c’est du Durex ou du Lifestyle, bleu. (Sur l’écran un tas de préservatifs ; au-dessus, une banderole sur laquelle il est écrit: AIDS - NO PASARAN.) Comme le Nouvel An est passé, tu peux donner à Albert ta virginité immaculée, mais au début seulement en utilisant des préservatifs. Donne-lui et il sera très heureux. Peut-être finira-t-il plus rapidement la faculté. Je me souviens que pour moi aussi tout s’est accéléré quand j’ai rompu l’abstinence. (Sur l’écran sur le mur du bâtiment d’une faculté se trouve un graffiti écrit à la craie blanche: FUCK IS GOOD, FUCK IS FUNNY, ALL THE PEOPLE FUCK FOR MONEY.) Mais prends garde! Si je ne vous vois pas à la messe tous les dimanches, vous recevrez des mauvais points. Il faut borner l’amour, quand bien même il n’aurait pas de limites. Au moins les trois premiers mois. (Elle se tourne vers La Troisième Majorette.) Et toi fille, comment vas-tu ? Y aurait-il des nouvelles?


LA TROISEME MAJORETTE d’une voix fluette

Ecoute maman, je pense qu’il n’y en a pas. Comme d’habitude je fais du vélo quotidiennement, je me douche trois fois par jours, longuement et minutieusement, si tu me comprends. (Sur l’écran la fille conduit le vélo, et puis se douche longuement et minutieusement. Elle dirige le jet sur l’endroit particulièrement provoquant de chaque être féminin.) Cela me procure une grande jouissance. Le soir je vais aux répétitions, je danse beaucoup et je fais des exercices. Hier nous sommes entraîné à la Marche de Radetzky, et puis aux hymnes anglais, allemand, français et croate. Nous avons aussi répété l’hymne américain, sait-on jamais, comme dit notre chef et chef d’orchestre. (Sur l’écran les drapeaux des états mentionnés.) Tu sais, nous devons apprendre à être au garde-à-vous et à défiler sereinement sur tous les hymnes européens, et maintenant sur l‘hymne américain aussi, et les marches nous aident beaucoup à nous entraîner à coordonner nos mouvements. Pendant mon temps libre je fais des études de mécanique. C’est une faculté très exigeante et je suis très heureuse. Les gars de la faculté sont jaloux car je réussis régulièrement les examens, même les plus difficiles.


LA GRANDE MAMAN ravie

Excellent, ma chère, excellent. Je pense que tu deviendras le meilleur ingénieur d’Europe. (Elle sort à nouveau le portefeuille.) Tiens, achète-toi une nouvelle pomme de douche. Le vélo ça va, mais la douche a été mise K.O. par un usage trop fréquent. Moi aussi je prends ma douche trois fois par jour. (Sur l’écran La Grande Maman en train de se doucher. Son visage béat pendant qu’elle manipule la pomme de douche.) Parfois même plus parce que c’est bon pour la circulation, à mon âge. (Elle glousse avec des gémissements de délectation, puis se tourne vers Le Vétéran de Guerre.) Et toi mon fils, mon mari, mon vétéran de guerre, mon camarade, dis-moi ce que tu fais quand tu n’es pas à l’usine d’armement ou à la pêche?


LE VETERAN DE GUERRE avec un flegme militaire

Mère, femme et épouse, ma compagne, mais tu le sais: j’attends une nouvelle convocation pour la guerre. Dans les Balkans, c’est toujours intéressant. Ca ne se calme pas au Kosovo, et la Montagne Noire c'est-à-dire le Monténégro, veut la liberté. La Yougoslavie, c'est-à-dire la Serbie, refuse sa liberté à ce sympathique pays avec accès à la mer. Car ils ont bien besoin de cet accès à la mer. J’aime le Monténégro. C’est là que nous avons passé nos vacances d’été en 1977, tu te souviens! Je vais peut-être les aider un peu aussi. Mais seulement après Noël. Dans une semaine tu vas accoucher, et je dois être là. Mais après une brève convalescence d’un mois ou deux, le temps de te ressaisir, je te ferai un autre enfant avant d’aller libérer le Monténégro. (Sur l’écran la conception de l’enfant.) Je reviendrai à Pâques ou à Noël. Si je ne meurs pas. Et si je meurs, je reviendrai quand même, mais comme lui. (Il montre le cercueil.) Mais je ne m’inquiète pas beaucoup pour toi. Je vois que notre ancien ami de famille, monsieur Rudi, lorgne tes beautés généreuses depuis un moment. Et si je reste en vie, ce qui n’est pas non plus à exclure, nous fabriquerons un autre enfant à Noël. Mais ils me rappelleront juste après Noël. Comme d’habitude, c’est en Serbie que ça sera le plus dur. Radio-Belgrade diffusera une merveilleuse chanson type Lili Marlène, mais cela n’empêchera pas la dictature de tomber. (On entend la chanson mentionnée, on assiste sur l’écran à un renversement de dictature qui pourrait être celle de Roumanie.) Même la plus belle des chansons ne peut sauver la dictature, et me voici à nouveau au Noël suivant. Nous retournerons à la messe de minuit, mangerons et boirons et ferons l’enfant jusqu’au matin. (Sur l’écran la messe de minuit et eux deux dans l’église. Ensuite ils mangent beaucoup, boivent et font l’enfant jusqu’au matin.) Si c’est un garçon, qu’il s’appelle Noël et si c’est une fille, Noëlle. Et certains des enfants à venir, qu’ils s’appellent Ivan ou Ivana. Et si ce sont des jumeaux, nous trouverons vite une solution. Tu es d’accord?


LA GRANDE MAMAN heureuse

Et comment! Surtout avec la procréation. Ca, c’est une activité légale. Ah, mais les guerres sont étranges. Je les comprends à peine. La politique de la procréation je la comprends, mais la politique de la tuerie beaucoup moins. Tiens, un peu d’argent et achète toi cinq nouveaux slips, tu sais ces slips boxers. Ils me plaisent beaucoup. Sur toi, et surtout quand tu les retires, ils excitent mon petit ego érotique. Le reste de l’argent, dépense-le à Oktoberfest comme tant de Croates et d’autres travailleurs qui séjournent provisoirement en Allemagne. (Sur l’écran Oktoberfest.) Amuse-toi un peu et pense à ta petite femme pendant que tu regardes ces bavaroises provocatrices aux gros seins qui peuvent porter cinq chopes de bière d’un litre dans une main. (Et se tournant vers La Metteur en Scène.) Et toi ma chère Agata, comment va le travail? Je pense aux planches de vie, je pense au théâtre comme tel.


LA METTEUR EN SCENE en colère

Primo je t’ai dit hier à la répétition que cette dernière phrase, tu la prononces avec un ton élevé, un peu théâtral, hautain surtout. Secundo, on doit voir que tu t’es éloignée du rôle, que tu es l’étoile, la star connue, Kristina interprétant La Grande Maman. Ce qui doit être complètement apparent, parfaitement visible. Bien sûr!


LA GRANDE MAMAN

Bon, ne te fâche pas. Voilà, j’essaie tout de suite comme tu l’as dit: «Et toi Agata, comment va le travail ?Je pense aux planches de vie, je pense au théâtre comme tel.»


LA METTEUR EN SCENE fatiguée, épuisée

Laisse tomber, je travaille beaucoup. En général je dirige le répertoire classique. La Comtesse Maritza, Hamletmachine, Shakespeare, des comédies en général (Sur l’écran le répertoire classique.) Ce n’est pas mal, mais nulle part de vraies tragédies à mon goût. Jusqu’à présent. Cette pièce me procure un plaisir énorme. Quand Milk m’a proposé L’Europe nue j’ai tremblé d’envie de la monter. C’est la première vraie tragédie de l’Antiquité à nos jours.


L’AUTEUR modestement

La deuxième. La première c’est Six personnages en quête d'auteur (Sur l’écran six personnages cherchent quelque chose.)


LA METTEUR EN SCENE

Je ne suis pas d’accord. Cette pièce est en même temps une tragédie et une tragi-comédie, avec quelques éléments de farce. L’Europe nue revêt une véritable intensité tragique car les héros, c’est-à-dire nous tous, finissent par mourir hors du théâtre, et en aucune manière ils ne peuvent s’aider ou contourner cette fatalité. (Sur l’écran, des grèves, une masse de gens munis de banderoles crient et revendiquent quelque chose, vraisemblablement une augmentation de salaire.) La mort est leur destin et ils foncent inexorablement vers lui.


L’ AUTEUR toussote comme si elle n’était pas d’accord


LA GRANDE MAMAN calme les enfants

Pas de querelles, les enfants, s’il vous plaît. Après la pièce nous pourrons en discuter au club du théâtre. (Elle sort à nouveau le portefeuille et se tourne vers La Metteur en Scène.) Tiens, un peu d’argent, achète toi des kiwis. Le metteur en scène a besoin de vitamines. Tout comme tous ceux qui travaillent avec les autres gens. Les vitamines renforcent les nerfs. (Elle se tourne vers La Fille Urbaine.) Et toi ma belle, malheureuse, que feras-tu sans ton petit ami, sans l’ancien futur mari Robert? Demain pour les funérailles, habille-toi s’il te plaît plus convenablement. Tu ne peux pas aller à l’enterrement en jean. (Pause.) Dis-moi chérie, écris-tu toujours de la poésie dans tes moments difficiles?


LA FILLE URBAINE légèrement enivrée par l’alcool, la masturbation et la fumée de la chandelle

Mère, c’est difficile, je l’admets, mais la vie ne doit pas s’arrêter. Les machines à laver doivent continuer à laver notre linge sale et les sèche-cheveux doivent emporter nos pellicules sur les mers bleues à l’image de la blanche cendre mortuaire. Mes pellicules par exemple, adorent la mer Adriatique. (Sur l’écran la carte de la mer Adriatique.) Surtout cette partie autour d’Opatija et autour de l’île de Brač aussi, et Hvar et Dubrovnik. (Elle touche à nouveau la chandelle, tire une gorgée de cognac, se lève droite sur le cercueil et regarde La Grande Maman avec sérieux.) Quand Dubrovnik brûlait en 1991, je suis sortie dans la rue et j’ai manifesté contre la guerre en Croatie. (Sur l’écran les enregistrements vidéo du bombardement de Dubrovnik.) A Zagreb j’ai couru 59 fois aux abris pendant les alertes. Tu me couvrais d’un plaid pour que je n’aie pas froid. Une dame, avec son petit chien préféré, ne descendait jamais aux abris. Ils ne laissaient pas entrer les chiens et elle préférait rester dehors. (Sur l’écran la dame avec le chien pendant que retentissent les sirènes.) Mais Dieu merci, tout cela est du passé. (Pause.) Je regrette Robert. Si maintenant il était vivant nous irions danser à l’Aquarius. Alors que là, voilà, maintenant en son souvenir je réciterai deux poèmes que j’ai composés ce matin sur le cercueil. Oui, j’écris de la poésie dans mes moments difficiles. Je pense que tout le monde le fait, sauf que peut-être ils n’en sont pas conscients. Je suis une fille urbaine et j’écris des élégies urbaines. (Elle se lève et de sa poche arrière du jean sort le cahier. Prend une gorgée de cognac, dépose la bouteille sur le cercueil en s’essuyant la bouche avec l’avant-bras et se met à réciter.) Ecoute ceci, mère! Peut-être que ce n’est pas meilleur que Rilke, mais ça me plaît. La première élégie urbaine s’appelle Les autobus ne sont pas sûrs, et la deuxième, L’Eclipse de la courgette.


Sur une partie de l’écran deux filles jouent de la flûte dans la rue. Les passants jettent de la monnaie dans la petite boîte posée devant elles. On mettra de la musique pendant le récital. Sur la scène tous écoutent absorbés La Fille Urbaine. Lumière tamisée, jet de lumière rouge sur elle. Sur la deuxième partie de l’écran il est recommandé d’accompagner le poème avec des images vidéo.


Les autobus ne sont pas sûrs


ceux qui me connaissent me distinguent de la nuit

parce que je suis mobile.

il est difficile d’échapper à la métaphore

et de rester en vie.

je porte des pantalons noirs, des chaussures noires,

un sac noir, une chemise noire,

un slip noir, des chaussettes noires

et une ceinture noire impitoyable.

dans l’air du jour, je suis

la tâche incrustée de l’avertissement.

Le malheur est une faute de goût

et l’on ne discute pas des goûts.

l’hypocrisie s’est immiscée

même parmi les prostituées venues des campagnes

en plein coeur de Zagreb.

je ne suis pas malheureuse.

je n’en ai pas le temps.

Seule la solitude me permet

de réchauffer le mets quotidien des ténèbres.

je remarque que l’indifférence

fleurit dans les compagnies joyeuses.

ma partie extérieure,

la roche de corail noir,

je la décore de mes longs cheveux

couleur de trottoir frais.

Il suffira que quelqu’un ose,

pour rendre le naufrage inévitable.

est-il seulement possible

d’éviter la distance

de dégeler la glace qui enserre

ma viande urbanisée?

aujourd’hui je prends place dans l’autobus.

personne ne me regarde

plus d’une seconde.

tous craignent l’obscurité,

mon Afrique décorée,

ma sauvagerie poreuse

je me dis: moi aussi j’ai droit

à la prose, au drame et à la poésie,

au soleil naissant

j’ai le droit de prier et de maudire le ciel.

quelqu’un m’a murmuré à l’oreille:

personne ne peut empêcher

que l’ange ne soit vierge

s’il apparaît enfin.

et vraiment, à la septième station

entra l’être fou en camisole blanche.

les dieux le suivirent à distance.

avec le respect qui lui est dû

lui allumèrent les pupilles,

il vint droit vers moi.

je sentis qu’il incarnait l’étonnement dans un monde

qui se bat pour la survie.

il se pencha dans ma nuit et dit:

attache-moi autour de la poignée gauche

cette étroite bande multicolore

je le fis, moi, soeur de miséricorde,

pleine de l’émigration intérieure.

il s’assit derrière moi

drapé dans le secret et le silence.

il sut tout de suite que j’aimais

l’or et la sagesse, symboles du vide.

Ce fut la première fois en cent ans de solitude

que quelqu’un me comprit si vite.

me serais-je adoucie?

serais-je en train de devenir douce?

même les autobus ne sont plus sûrs.

les avions valent un peu mieux.

personne ne peut frauder,

encore moins les anges.

seuls les pilotes et les mauvais poètes

visitent gratuitement le ciel.

mais ceux qui ont payé leur billet

voient mieux la blancheur et ces maudites

ailes enjouées de goélands confiants

qui volent hors de l’avion.

je sens porter en moi

le masochisme de la fuite,

dans quelques jours je vais voir

mon amie à Londres. J’éviterai

les autobus, m’écarterai de tout,

c’est-à-dire de rien.

même si je sais d’avance

que le plaisir de la fuite est coûteux.

inutile.


LA FILLE URBAINE salue; tous applaudissent.


LA FILLE URBAINE remercie avec un sourire et un salut

Et maintenant je vais vous réciter L’Eclipse de la courgette


LA GRANDE MAMAN l’interrompant

Attends un peu. Nous avons dit que nous allions discuter, manger, boire, peut-être même danser à l’unisson sur une musique douce et bruyante. Il ne faut pas exagérer avec la dépression et la tristesse. Un peu de joie! On ne meurt pas tous les jours. Et Robert était un homme si joyeux. (Une affreuse musique industrielle emplit la scène, suivie de coups de canon.)


LA METTEUR EN SCENE criant avec détermination

Avec cette musique et les canons, la discussion est impossible. Calmez un peu cette dictature industrielle. Mettez quelque chose de plus tendre. Disons Le Beau Danube bleu. (La musique industrielle, peut-être Kraftwerk ou Test Department, fait place à la très agréable valse qui vient d’être évoquée.) Et maintenant que La Grande Maman débute la conversation. Hé ho, monsieur L’Auteur, apportez-nous à manger et à boire à profusion. (L’Auteur va au portail plusieurs fois et revient avec deux ou trois plateaux remplis de nourriture et avec une corbeille de belles bouteilles de vins différents. Tout le monde dévore les victuailles.)


LA GRANDE MAMAN mâchant un morceau de poulet, avec entrain

Merci madame Agata. Nous pouvons par exemple discuter de cette situation quelque peu exhibitionniste, je pense aux Télécommunications croates.


LE VETERAN DE GUERRE mâchant joyeusement un grand morceau de viande rôtie

Ne me faites pas mourir de rire. Chère femme, mère et épouse, parfois vraiment tu exagères. Mais tu sais que la société Deutsche Telecom s’est appropriée bon nombre d’actions des Télécommunications croates. Ou était-ce plutôt cette société scandinave?


LA PREMIERE MAJORETTE mangeant et buvant légèrement

Comme si c’était important. Quel rapport avec moi? J’ai juste envie d’être unique, organisée et aimée. Moi j’aime me promener dans les rues de Zagreb sans ce portable qui a toujours quelque chose à dire. (Sur l’écran elle se promène dans les rues de Zagreb. La musique de la valse. On entend aussi le chant tyrolien.)


LA DEUXIEME MAJORETTE mâche la viande rôtie à petites bouchées en déchirant des morceaux avec ses dents

C’est joliment dit. Moi j’ai jeté mon portable à la poubelle. Ce qui m’intéresse c’est la communication unie de deux êtres normaux. Moi aussi j’aime me promener insouciante. Surtout quand le ciel est bleu et couvert d’innombrables étoiles jaunes. (Sur l’écran elle jette le portable dans la poubelle et le ciel est couvert d’étoiles jaunes.)


LA TROISIEME MAJORETTE mangeant et buvant joyeusement

Je parie que tu penses au drapeau de la Communauté européenne en devenir. Seulement, sans vouloir t’offenser, je préfère le drapeau américain. Il a beaucoup plus d’étoiles. C’est en elles que demeure la bonne poésie. Exactement comme celle qu’écrit notre La Fille Urbaine… (Sur l’écran les drapeaux européen et américain.)


L’AUTEUR en mâchant l’interrompt impatiemment

Excusez-moi, j’ai écrit belle, et non pas bonne poésie. (L’Auteur frappe l’ordinateur et de la main droite note quelque chose sur le papier.)


LA GRANDE MAMAN boit une grande gorgée de la bouteille et tente d’apaiser les esprits

C’est bon les enfants. Je vois que la discussion va dans le bon sens, je suis satisfaite. Nous pouvons nous reposer un peu et continuer demain. Que La Fille Urbaine récite encore quelque chose. Disons, oui, L’Eclipse de la courgette. Mais qu’elle se déshabille pour que nous puissions mieux la voir et comprendre ce qu’elle récite. (Sur l’écran des images de bars européens. Une musique sentimentale, ponctuée de musique industrielle, bruits d’usines de fer et d’acier.)


LA FILLE URBAINE timidement

A moins d’être sur une plage nudiste j’ai honte de montrer mon corps, pourtant indéniablement intéressant. C’est pourquoi pendant le récital je ne retirerai que le jean et la chemise, et garderai ma culotte noire, mon soutien-gorge noir et mes chaussettes noires avec les porte-jarretelles noirs qui sont de nouveau à la mode. Qu’il reste quelques signes de saine confection. En Croatie, nous avons au moins une industrie moderne de sous-vêtements. Bon d’accord, si je m’encourage j’enlèverai aussi ces restes de confection. A dire vrai, j’aime être libre et nue. (La Fille Urbaine se met à enlever de façon séductrice son jean et sa chemise, et monte sur le cercueil dans lequel repose son Robert. En même temps elle se met à réciter tout doucement L’Eclipse de la courgette. Sur l’écran, le disco club et des images de la ville à l’aube. Musique hip-hop de frimeurs urbains et rap de maniaques. On ajoutera les Bolesna braća (Frères malades) de Croatie. Les éboueurs munis de puissants jets nettoient les rues remplies de toutes sortes d’ordures jusqu’à la fin de son récital.)



LA METTEUR EN SCENE encourage la fille

Bravo, bravo! Montre-nous l’Europe nue. Montre-nous la vérité de l’histoire! Récite-nous L’Eclipse de la courgette!


TOUS encouragent la fille

Montre-nous l’Europe nue! Montre-nous l’éclipse!


LA FILLE URBAINE ôtant lentement le reste de ses vêtements, récite tendrement


L’Eclipse de la courgette

(Sur l’écran le matériel vidéo en accord avec le poème.)


l’Europe est nue, belle et laide.

mais il arrive à chacun d’atteindre

un état crépusculaire.

les psychiatres en vivent.

ils vivent du crépuscule et pour le crépuscule.

de l’éclipse à l’éclipse

ils s’installent au soleil et en font des livres.

Cela arrive à chacun, je dis

ainsi en va-t-il de l’homme

qui est venu mercredi.

il a apporté des courgettes.

il a violé l’intimité

de durs coraux noirs.

j’ai dit un tas de choses

à ce cow-boy des villes.

je suis en colère, disaient mes

cernes amaro.

je ne voulais pas jouer.

je suis le corail et je me consacre

à mon amour pour moi.

je lui ai dit:

va et ne pêche plus.

dans ses yeux

la courgette jaune pâle

recouvrit la lune étonnée.

je savais,

avec le temps lui aussi

s’habituera au clair de lune.

il comprendra que les coraux

ne sont pas communicatifs et qu’ils

vont rarement au supermarché.

le pain, la drogue et l’amour de soi

ils le trouvent en eux-mêmes.

la nuit goutte à nouveau.

Le robinet céleste est cassé.

je remettrai du fard argenté sur mes paupières.

je suis la Salomé urbaine.

si seulement j’étais la laine africaine

pour danser seule

dans ma robe de nuit transparente.

depuis longtemps tous les voiles sont tombés

de mes yeux.

dieu, c’est parce que je devais

danser avec les fourmis.

oui, je remettrai du fard argenté sur mes paupières.

quelle folle journée!

L’homme aux livres et aux courgettes.

une pure comédie de contresens.

même Borges n’y aurait pas songé.

les livres et les courgettes vont-ils seulement ensemble?

ce n’est pas aujourd’hui mon anniversaire

mais peut-être que si, et dans ce cas,

je veux comme cadeau

une oeuvre d’art sonore.

disons une histoire

qui signalerait mon existence,

les coraux et les algues dans ma vaste

mais étroite chambre d’enfant.

ceci est une demeure urbaine.

y-a-t-il seulement des hommes dans cette ville

qui n’offrent pas de médiocrité,

de pièces de chaos routinier

avant d’aller dormer

dans la petite et la grande mort.

mais si jamais je le rencontre je lui dirai:

viens! je suis maintenant la grande joie.

approche! mon nom est pécheresse.

entre! je suis la danseuse et le péché!


La Fille Urbaine, après un bref salut, se met à danser. Sur scène, tout le monde suit son exemple, tout le monde danse. Musique New Age avec des sons industriels, le bruit des avions de guerre, des grondements de canon, les cris des victimes de guerre et des victimes du salariat-esclave. L’anarchie totale. Chaque acteur danse sa propre danse. L’écran est tout entier recouvert de la couleur bleue du ciel, dans lequel se trouvent des centaines d’étoiles jaunes qui s’agitent dans toutes les directions tels des micro-éléments dans le monde subatomique de la physique contemporaine. Tout ceci dure quelques minutes, après quoi La Fille Urbaine lève la main pour arrêter la danse et la musique. Tous les acteurs sont en position gelée. Sur l’écran tout reste comme auparavant: le ciel bleu, les petites étoiles jaunes dans une agitation frénétique. Dans le silence total La Première Majorette dit quelques mots et se met à chanter l’hymne américain. Ensuite, toujours dans le silence total, La Fille Urbaine prononce son dernier monologue, à nouveau debout sur le cercueil du défunt jeune homme.


LA PREMIERE MAJORETTE

Après ce poème choquant on devrait se reposer. Ne voyez-vous pas à quel point notre Fille Urbaine, notre petite Elza, est épuisée? Tenez, un peu de paix, de calme, de repos. Je vais vous chanter l’hymne américain, sait-on jamais et au cas où, comme le dit notre chef et chef d’orchestre. Ensuite, j’en suis convaincue, La Fille Urbaine nous racontera quelque chose de beau à tous. Et puis nous irons dormir. Demain ont lieu les funérailles. J’exige un silence total! Le silence est indispensable pour bien se reposer. Roberto aussi a envie de se reposer. (Montrant le cercueil.) Il est mort, mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas fatigué de tout. Ecoutez-moi attentivement! (Ecarte les mains, dirige les yeux vers un horizon imaginaire et chante l’hymne américain. Sur l’écran le matériel vidéo suit l’hymne avec des événements connus et des signes emblématiques de l’histoire du Nouveau continent.)



The Star-Spangled Banner


O say, can you see, by the dawn’s early light,

What so proudly we hail’d at the twilight’s last gleaming?

Whose broad stripes and bright stars, thro’ the perilous fight,

O’er the ramparts we watch’d, were so gallantly streaming?

And the rockets’ red glare, the bombs bursting in air,

Gave proof thro’ the night that our flag was still there.

O say, does the star-spangled banner yet wave

O’er the land of the free ant the home of the brave?


On the shore dimly seen thro’ the mists of the deep,

Whete the foe’s haughty host in dread silence reposes,

What is that which the breeze, o’er the towering steep,

As it fitfully blows, half conceals, half discloses?

Now it catches the gleam of the morning’s first beam,

In full glory reflected, now shines on the stream:

‘Tis the star-spangled banner: O, long may it wave

O’er the land of the free ant the home of the brave!


And where is that band who so vauntingly swore

That the havoc of war and the battle’s confusion,

A home and a country should leave us no more?

Their blood has wash’d out their foul footsteps’pollution.

No refuge could save the hireling and slave

From the terror of flight or the gloom of the grave:

And the star-spangled banner in triumph doth wave

O’er the land of the free ant the home of the brave.


O thus be it ever when free-men shall stand

Between their lov’d home and the war’s desloation;

Blest with vict’ry and peace, may the heav’n-rescued land

Praise the Pow’r that hath made and preserv’d us a nation!

Then conquer we must, when our cause it is just,

And this be our motto: «In God is our trust!»

And the star-spangled banner in triumph shall wave

O’er the land of the free and the home of the brave!


Ils applaudissent TOUS et puis scandent «La Fille Urbaine! La Fille Urbaine!», «Elizabeta! Elizabeta» et «Elza! Elza!». Silence de nouveau.


LA FILLE URBAINE détendue, recueillie, debout sur le cercueil, entame son dernier couplet la voix pleine de tristesse. Sur l’écran, les images vidéo suivent le monologue.

Je suis une fille urbaine. Je me sens constructive. Je sais qu’il existe un chaos bleu dans lequel mon ego vibre au son d’un air futile. Je sais que je serai bientôt au guichet de la banque et que je songerai à Robert pendant environ trois mois. Les choses vont-elles changer dans le monde, en Croatie, en France, en Angleterre, en Allemagne, à Venise, à Zagreb ? La mer Adriatique continuera-t-elle d’être bleue? Je ne sais pas. J’ai dit à maman que je me marierai et aurai des enfants. Est-ce la bonne décision? L’Europe supportera-t-elle deux mioches de plus? Je ne sais pas. Je suis une employée de guichet douée d’une imagination débordante et d’un regard brouillé sur ce monde. Quand j’étais en Suisse, j’ai remarqué que l’herbe y était aussi verte qu’en Croatie. On dit qu’il en va de même en Amérique. Je ne m’y connais pas en herbe. Je suis une fille urbaine attentive aux ordures qui jonchent les rues de nombreuses villes. Seule Dubrovnik est complètement propre. Là-bas je me sens une femme entière. Même si ce seront bientôt les funérailles de mon fiancé, mort en pensant à moi et à mes strudels aux cerises, je ne peux quand même pas y penser trop longtemps. Je suis une personne sensible, une vraie femme qui a grand besoin de compagnie. J’ai envie de m’unir avec le ciel bleu et de sentir vibrer ma féminité, ma sensibilité muette mais passionnante. Je veux être la fille sans frontière, je veux être bleue et porter toutes les étoiles de ce monde dans mes yeux. J’aime tout ce qui est beau, à commencer par moi-même. Quand je suis nue. J’aime aussi les pommes. En elles aussi je vois la couleur bleue du ciel mûr. Oui, j’aime les pommes. Oui, moi j’aime les pommes…


On entend le chant caractéristique des funérailles, et puis la marche funèbre. Elle dure quelques instants et s’affaiblit progressivement pour enfin disparaître. Au loin résonnent des cloches d’église, de plus en plus proches. Le son s’éteint brusquement. On n’entend plus qu’une seule cloche. Celle qui sonne pour chaque Robert et chaque Roberta.

Silence total. Obscurcissement, puis noir. Seul l’écran bleu continue de scintiller, plein d’étoiles jaunes à présent stabilisées dans la position tranquille d’étoiles suspendues. Après une dizaine de secondes, apparaît sur l’écran la phrase écrite en grosses lettres rouges: TOUTES LES HISTOIRES SONT VRAIES.

LE CLAIR DE LUNE

(L’EUROPE NUE, la source supplémentaire)


Le Clair de lune fait partie de L’Europe nue et constitue une source de possibilités. Le metteur en scène ou la metteur en scène peuvent s’en servir librement en accord avec leur vision de la décadence de la civilisation occidentale. La décadence est toujours avenante. Elle est inscrite dans la nature telle une ravissante lumière nocturne qui scintille à l’approche de la mort. A l’approche de la mort, toutes les histoires sont vraies.


LA METTEUR EN SCENE I (AVEC L’AUTEUR)

avec la scène des funérailles (LA METTEUR EN SCENE II)


LA METTEUR EN SCENE réajuste fièrement ses cheveux et sa jupe en soulevant la tête, parle calmement, avec conviction, tout comme si elle s’adressait à des patients agonisants

Je suis la metteur en scène. Je m’appelle Agata. Mon travail n’est pas simple. Je dois mettre de l’ordre dans la maison et dans chaque pièce de théâtre pour que l’on puisse y déceler la touche féminine. Aujourd’hui j’ai dit à mon mari de me laisser tranquille car je dois me préparer pour la répétition de L’Europe nue. Il faisait l’idiot, celui qui ne comprend pas. Il grognait et rouspétait tant et si bien que j’ai dû lui faire un dessin. Ecoute, lui ai-je dit, pas de sexe dix jours avant la première ! Je te l’ai déjà dit il y a cent vingt ans, à minuit le soir de notre mariage, au moment de troquer ma robe de mariée pour le tricot couleur chair et le tablier à carreaux rouge et blanc. (Avec coquetterie, elle rajuste de la main sa robe et sa coupe de cheveux.) A l’époque mon amour tu m’aimais, et maintenant tu devrais te forcer à m’aimer. Quand j’aurai terminé cette joyeuse tragédie, nous nous sexerons jour et nuit jusqu’au solstice d’été, jusqu’à ma prochaine mise en scène. C’est comme ça que je lui ai parlé. Rappelle-toi, ai-je ajouté, quand j’ai monté Les souffrances du jeune Werther. La première m’angoissait tant que j’étais incapable du moindre petit baiser conjugal. Sans parler d’écarter les jambes pour t’accueillir dans mon petit coquillage visqueux. Mon chéri, rappelle-toi comment j’ai monté cette ravissante scène dans laquelle Werther touche pour la première fois cette honnête femme, la petite salope de circonstance qui le mène au suicide. (Emportée par la flamme romanesque la plus intense.) Oui, oui… Ach, wie mir das durch alle Adern läuft, wenn mein Finger unversehens den ihrigen berührt, wenn unsere Füße sich unter dem Tische begegnen! Ich ziehe zurück, wie vom Feuer, und eine geheime Kraft zieht mich wieder vorwärts – mir wird´s so schwindlich vor allen Sinnen – Oh! und ihre Unschuld, ihre unbefangene Seele fühlt nicht, wie sehr mich die kleinen Vertraulichkeiten peinigen. – Wenn sie gar im Gespräch ihre Hand auf die meinige legt und im Interesse der Unterredung näher zu mir rückt, daß der himmliche Atem ihres Mundes meine Lippen erreichen kann. – Ich glaube zu versinken, wie vom Wetter gerührt. – Und, Wilhelm! Wenn ich mich jemals unterstehe, diesen Himmel, dieses Vertrauen! – Du verstehst mich. Nein, mein Hertz ist so verderbt nicht! Schwach! Schwach genug! – Und ist das nicht Verderben? – (Reprenant son souffle et réajustant ses cheveux, tout en crachotant et en bavant.) Sie ist mir heilig. Alle Begier schweigt in ihrer Gegenwart. Ich weiß nie, wie mir ist, wenn ich bei ihr bin; es ist, als wenn die Seele sich mir in allen Nerven umkehrte. – Sie hat eine Melodie, die sie auf dem Klavier spielt mit der Kraft eines Engels, so simpel und so geistvoll! Es ist ihr Leiblied, und mich stellt es von aller Pein, Verwirrung und Grillen her, wenn sie nur die erste Note davon greift. Oh oui, oui mon ami. Kein Wort von der alten Zauberkraft der Musik ist mir unwahrscheinlich, wie mich der einfache Gesang angreift. Und wie sie ihn anzubringen weiß, oft zur Zeit, wo ich mir eine Kugel vor den Kopf schießen möchte! Die Irrung und Finsternis meiner Seele zerstreut sich, und ich atme wieder freier. (Fièrement, quelque peu arrogante et hautaine, avec bravade et d’un ton sans appel.) Oui, oui, je suis la metteur en scène et j’ai plus de cent ans d’expérience professionnelle. Je soutiens le théâtre de metteur en scène et les collègues qui vivent en moi: Stanislavski, Craig et Reinhardt. Je soutiens aussi le cinéma d’auteur. J’aime le raisin noir et l’absolutisme du metteur en scène. (Montrant la scène, elle embrasse du regard le monde entier, les villes et les villages.) Je vous invite tous, et surtout le public, à célébrer à l’unisson la joyeuse déchéance de la vieille Europe. En matière de goulash au poivron et de théâtre, je préconise l’approche militante. Qui veut une bonne spécialité culinaire et une bonne oeuvre sur scène, qui veut goûter des mets si exceptionnels, doit se montrer dictatorial. N’en est-il pas ainsi monsieur l’auteur ? N’est-ce pas monsieur Valent?


L’AUTEUR pensivement et avec hargne

Que la lumière soit, madame! Et la lumière fut. Que le théâtre vivant soit! Et le théâtre vivant fut. Nous autres ouvriers de L’Europe nue y parvenons, tandis que les cadavres réchauffés de l’art dramatique inondent les théâtres d’Europe. C’est grâce à nous que Zagreb y échappe. Nous sommes complètement différents des autres. Avec des gargarismes de kaolin chaud, nous soignons des pathologies centenaires, le rhume, le mal de dents et les guerres des étoiles sur voies lactées. Et nous prenons du plaisir à la mise en scène, qui plus est. L’Europe nue doit être dictatorialement nue. Je me réjouis, Agata, que vous l’ayez compris.


LA METTEUR EN SCENE balance fièrement la tête et poursuit le monologue épique, observant avec mépris quelque chose au loin, genre «lost in space»

Quand j’étais la grande Leni Riefenstahl, je tournais dans toute l’Allemagne. (Sur l’écran Leni dirige un tournage.) Hitler me regardait d’un oeil soupçonneux, mais avec indulgence. Imaginez comme il était content de mon travail quand il l’utilisait pour la propagande nazie! Je continue de penser qu’un metteur en scène accompli doit mettre un peu de nazisme dans sa direction. Voilà pourquoi je me sens encore aujourd’hui forte comme la Gestapo. C’est ce même pouvoir dont j’use pour soumettre les comédiennes, les comédiens, tous les humains et tous les animaux. Mais vous savez les gars, je suis aussi douée pour acheter de la ciboulette au marché, pour cuisiner une bonne soupe de boeuf, que pour cette mise en scène! Je suis une femme au foyer multidimensionnel. Il m’est venu une idée géniale: condenser la scène centrale des funérailles, où l’on rend hommage à Robert dans une ambiance glamour. L’Europe nue doit être un spectacle fou, enjoué, enchanté et enivrant, plein de joie tragique. La Fille Urbaine doit vibrer de passion et d’asphalte, de masturbation et de règles; La Grande Maman doit faire preuve de la supériorité propre à la génitrice et à l’accoucheuse de monde; Les Majorettes doivent défiler en fête sur toutes les rues en chantant, extatiquement, des hymnes au sexe, et Le Vétéran de Guerre doit être aussi monumental que le Troisième Reich. Mais bon sang! D’ici à la première, cette paranoïa du déclin de la civilisation occidentale qui règne dans la ville bleue de Zagreb doit être poussée à son comble, au comble du désespoir. Un désespoir qui sera celui de tout le continent, de cette maison de retraite que l’on appelle l’Europe. Sans oublier cette Amérique vieillissante. Je suis la liberté et la force. Je suis femme, je suis metteur en scène à la main de fer, je suis la liberté métallique de la nécessité, je suis la serial killer de tous les défauts humains. Tu te rends compte! Je suis la Gestapo incarnée et tous doivent m’écouter. C’est là-dessus que repose le bon théâtre, ah oui… (Avec hauteur, fièrement, elle trépigne gracieusement comme un fantôme. S’agitant de plus en plus sauvagement au milieu de la scène, tout en désignant le cercueil noir, elle parle avec une ravissante voix de contralto.) Mais oui, mes chers amis, je suis forte comme la police secrète… Die Angehörigen der deutschen Geheimen Staatspolizei (Gestapo) haben an der Tötung von mehreren Millionen mitgewirkt. Die Praxis der Gestapo beschränkte sich nicht auf das deutsche Reichsgebiet. Deutsche geheimpolizeiliche Bedrohungen, Verfolgungen, Folterungen und Tötungen haben in fast allen europäischen Staaten die Alltagserfahrungen von Menschen und deren Erinnerung an die Deutschen geprägt. Oui, oui. Ainsi va la vie, et pas autrement. Je suis d’accord avec L’Auteur quand il montre de façon imagée que la Gestapo a influencé tous les metteurs en scène, hommes et femmes d’après-guerre. D’autre part, je suis d’accord avec le constat sacrément juste que les funérailles rendant hommage au défunt Robert sont la scène-clef de la nouvelle dramaturgie. Au diable le théâtre qui ne montre pas la mort sous la forme concrète du cadavre ou du cercueil! Après chaque mort, le soleil réapparaît. Et maintenant, mes enfants… (Elle montre de la main les comédiens réunis autour du cercueil.) …nous allons faire sauter cette misérable L’Europe nue. Eteignez les portables s’il vous plaît! Je n’ai pas envie d’écouter les mélodies idiotes des télécommunications. J’ai envie de voir comment la sueur des comédiens jaillit sur terre. Vas-y Fille Urbaine! Et rappelle-toi, toutes les histoires sont vraies. Rappelle-toi également que l’on ne peut pas interpréter la tristesse si l’on est vraiment triste, comme l’a foutrement bien remarqué notre auteur, notre nouveau Lope de Vega, l’homme de Maksimir, l’homme qui a compris l’essence du zoo européen.


L’AUTEUR avec un sourire bienveillant en direction de la metteur en scène

Merci pour le compliment madame Agata. Quand j’étais encore Lope de Vega, j’ai tellement souffert des jalousies. Bien plus tard, à partir de l’école primaire, Lope devint mon maître. Il savait s’y prendre avec les femmes comme avec le théâtre. Dans cet ordre. C’était un ouvrier méticuleux. Il avait la scène dans le petit doigt, et buvait des litres de café noir. Il fumait tous les jours de façon monumentale. C’est étrange qu’il ne soit pas mort d’un cancer du poumon. Peut-être sortait-il souvent promener son chien. Excusez-moi, chers amis, je me suis un peu emporté. Allons-y, tous ensemble. Ecoutez La Metteur en Scène et vous vous sentirez bien sur terre. Embrassez votre prochain sur les lèvres. Pour vous qui vivez dans la nature et en société, vos proches constituent une scénographie inévitable. Les pensées profondes sont rares. Les inondations sont détrempées. L’Europe n’a plus le temps d’attendre. Godot demeure notre funeste espoir, l’illusion sans laquelle nous ne pouvons même plus aller au WC. Ils pensent tous qu’ils s’éveilleront demain. Faux. Erreur. Rares sont ceux qui s’éveillent. Ceux-là, nous pouvons les compter pour des survivants. Ceux-là supportent l’enfer de l’Europe nue grâce à des chants, des passe-temps et des plaisanteries. Ils chantent des hymnes avec des voix caverneuses, en eux vivent des organismes salvateurs. Le reste n’est que silence: splendeur et misère des analphabètes. Des analphabètes, mais armés. Horreur, horreur.


* * *


LA METTEUR EN SCENE II (AVEC L’AUTEUR)

cette scène précède celle dans laquelle La Metteur en Scène dit à La Fille Urbaine de commencer, soulignant que «toutes les histoires sont vraies»


LA METTEUR EN SCENE réajuste ses cheveux, fait les cent pas sur le plateau, et de façon dynamique, organise la scène des funérailles. Toute la troupe est réunie autour du cercueil.

Ja, das ist ausgezeichnet! Noch einmal, bitte. Et maintenant avec plus de passion, plus de chaleur. La prière doit toucher les gens, avant tout ceux qui prient. Les enfants, rappelez-vous, ce sont des funérailles. L’enterrement est un festin servi en hommage au défunt. Moins un festin de l’esprit qu’un festin de nourriture. Mais en premier lieu, nous devons tout de même travailler l’esprit. Après nous irons tous picoler et bouffer à souhait. (Tous sourient béatement.) Encore une chose. Après chaque strophe de la prière, fixez tous le cercueil pendant trois secondes. Les spectateurs doivent penser que les funérailles ont lieu en l’honneur de Robert, même si nous savons bien qu’elles se tiennent aussi pour l’Europe, qui est déjà pratiquement dans le coma, même si elle fait semblant d’être éveillée. Bien sûr, ce sont aussi un peu les funérailles de l’Amérique, la soeur cadette, sous traitement pétrolier intensif, déjà morte, bien qu’elle mène des guerres tambour battant et manufacture la mort. Allons-y! Hé Daniela, tiens-toi droite! Oublie tes problèmes personnels. Tu n’es pas la seule femme dont le mari a eu un accident de voiture. Droite! Tu es La Fille Urbaine, bon sang! Tu n’es pas Mère Teresa de Calcutta, non plus. Allons-y! Même pendant la prière, L’Europe nue doit être un spectacle d’horreur folle et enivrante. Une horreur pleine de joyeuse tragédie. (Sur l’écran, l’église bondée de la messe dominicale et le bourdonnement des avions de combat.) Milko, rejoins-nous. Je déteste quand quelqu’un me supervise et ne cesse de m’espionner. C’est moi la metteur en scène. Dans ce cirque, je suis le dieu du nouvel ordre. Je suis quelque chose comme le président de l’Amérique et la police de proximité universelle. Allons-y avec la prière, hauts les coeurs!


Tous se tiennent dans l’église et prient les mains jointes sur la séquence musicale du Requiem de Mozart. L’Auteur et La Metteur en scène aussi.


Notre Père

Qui es aux Cieux,

Que Ton Nom soit sanctifié,

Que Ton Règne vienne,

Que Ta Volonté soit faite

sur la terre comme au ciel.

Donne-nous aujourd'hui

notre pain de ce jour.

Pardonne-nous nos offenses

comme nous pardonnons aussi

à ceux qui nous ont offensés.

Et ne nous soumets pas à la tentation,

mais délivre-nous du Mal.

Amen.


Je vous salue Marie, pleine de grâce.

Le Seigneur est avec vous.

Vous êtes bénie entre toutes les femmes

Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

Sainte Marie, Mère de Dieu,

Priez pour nous pauvres pécheurs,

Maintenant et à l'heure de notre mort.

Amen.


Gloire au Père, au Fils et au Saint Esprit.

Comme il était au commencement, maintenant et toujours, pour les siècles des siècles.

Amen.


Les voix se font plus fortes. Les strophes suivantes sont entonnées de façon extatique, tous fixant le cercueil. Sur l’écran des images de l’Apparition et de divers pèlerinages.


Seigneur, Seigneur, ne nous laisse jamais seuls

Dans la rue, dans le tramway ou au supermarché!

Seigneur, Seigneur, ne nous laisse jamais seuls

En Europe. Seigneur, paye nos factures d’eau et d’électricité,

L’Internet et le téléphone. Seigneur, fais ceci et ton âme guérira.


Seigneur, Seigneur, salue Jésus et dis-lui

De repasser quant il veut par nos contrées joyeusement dépravées,

Où fleurissent fleurs, guerres, l’héroïne et tourisme religieux. Oui, Seigneur, le tourisme religieux lancé par les malades mentaux auxquels apparaissent des dames invisibles, et soutenu par des prêtres qui sanctifient de tout coeur ces femmes virtuelles.

Seigneur, salue le petit Jésus

Et dis-lui qu’on a vu sa maman dans les combes d’Entre-terre

Communicant interactivement avec des indigents intellectuels

Et toutes les belles âmes.


Seigneur, Seigneur,

Ne nous laisse pas trop longtemps avec Robert et ce cercueil noir.

Seigneur, Seigneur, bénis Robert et emmène-le

Dans le royaume des cieux.

Que son âme repose en paix

Que la lumière éternelle l’éclaire à jamais.

Qu’il repose en paix.

Que nous reposions tous en paix.

Amen.


LA METTEUR EN SCENE heureuse réajuste les cheveux

Bravo! Bravo! Sehr gut! Alors, Milko, êtes-vous content de la prière?


L’AUTEUR, fièrement, se recoiffant d’un air satisfait, d’un ton mesuré

Parfait! Super! Bravo Agata! La prière rafraîchit l’Europe et les maisons de retraite en général. Chaque fois qu’il se produit quelque chose sur la planète, il faudrait dire une prière, une prière cruellement simple, comme un rituel de guérison, une mantra pour les idiots sans avenir. Le crime est tout autour de nous, les criminels sont en général en liberté. (Sur l’écran les députés au Parlement.) Le cygne au bec rouge à été abattu dans le zoo de Maksimir. La malhonnêteté intellectuelle se diffuse par les ampoules néon de l’éclairage public et par l’éducation, à la vitesse de la lumière. Sur la scène politique, de misérables salopards embauchent des pauvrettes aux petites chattes bien soignées et aux regards vides et transparents. Les médiocres jouent au tennis avec d’autres crétins et éclatent de rire sans raison, par dessus le marché. (Sur l’écran, des individus souriants jouent au tennis.) Le Q.I. moyen a chuté au taux difficilement acceptable de 23,4. La viande de veau est trop chère, et la viande macrobiotique ne se vend pas encore très bien. Les élections des Miss sont catastrophiques. Par exemple: les élections de Miss Pešćenica, de Miss Zagreb, de Miss Croatie, de Miss Europe, de Miss Monde, de Miss Univers, sont plus mal fichues les unes que les autres; elles sont déprimantes et sans humour, sans parler de la cellulite qui affleure au milieu des cuisses. Le rachat des sociétés, la concentration des banques et la privatisation de la société de pétrole INA se déroulent dans un climat de tension sourde qui rappelle l’attaque de la malle-poste. (Sur l’écran le bâtiment d’INA et la malle-poste du film éponyme.) Le peuple est éternellement à découvert. Les cartes de crédit et les chéquiers ruissellent de larmes salées et de la sueur puante de la survie. (Sur l’écran des larmes roulent sur des cartes de crédit.) Ceux qui auraient véritablement besoin d’eau de mer se baignent dans des baignoires rouillées. Les gens se nourrissent d’une pitance du nom de McDonald’s, boivent du Coca-Cola et rient bêtement. Le fast-food engendre une mort lente. Le cancer du sein est une constante. Les mâles ont peur de toucher les seins des femelles, et les féministes condamnent leur lâcheté. Vladimir et Estragon arrosent l’arbre où fleurissent, courbés, ceux qui plagient leurs pères, des billets verts dans les yeux. Vladimir et Estragon sont des optimistes: ils pensent que les gens prendront l’arrosage d’un arbre pour une métaphore et qu’ils se mettront d’eux-mêmes à arroser massivement les forêts. Bien sûr, ils n’en feront rien. Les gens sont stupides: de l’arbre, ils ne voient pas la forêt si bien qu’ils ne s’occupent jamais que d’un seul arbre. Ces colons-thérapeutes, les psychiatres, promènent les patients et leur montrent la nature. (Sur l’écran des gens en promenade au parc Maksimir.) Tous s’étonnent que l’herbe n’existe pas qu’à la télévision. La situation générale rappelle un cabaret: les procès de la déchéance sont comiques, et de nouvelles stars de la psychiatrie émergent chaque saison. Agata, continuez à mettre en scène ce chaos. Nous devons obtenir une image compacte de la mort. Ce n’est pas la route de la soie, c’est le chemin d’un diagnostic cruel et joyeux. Peut-être que le théâtre, lui aussi, aura une putain d’illumination, comme les associations écologiques. (Sur l’écran une banderole sur laquelle il est écrit «Greenpeace».) En piste, Agata!


LA METTEUR EN SCENE magistrale et énergique

Vous avez entendu L’Auteur. Chacun à son poste. Je veux une concentration maximale. C’est la répétition générale. Tomislav, fais attention à la façon dont tu tiens ta canne! Le fusil, tiens le négligemment comme le ferait un marines américain, la mer dans les yeux. Tu es tout de même Le Vétéran de Guerre. J’espère que tu connais la chanson par coeur.


TOMISLAV entre, jouant de façon efféminée

Agatâââ, mais bien sûûûr que je la connais. Ne suis-je pas un professionnel? Seulement j’ai du mal à tenir en même temps la canne et le fusil. En plus, tu le sais bien, je déteste les armes, et en général tous les conflits sanglants. J’aime beaucoup mieux les joutes amoureuses impitoyables. Tu vois ce que je veux dire?


LE METTEUR EN SCENE dirige méticuleusement

Sehr gut, mon petit chat. Moi ça ne m’intéresse pas ce que tu aimes ou n’aimes pas en dehors du théâtre. Maintenant je veux voir Le Vétéran de Guerre en action et Schluss! (Se tourne vers l’Auteur.) Et toi Milko, tu sais déjà: contourne calmement ce cimetière des illusions perdues, hoche sagement la tête, gratte-toi les cheveux, et prends des notes de temps en temps.


L’AUTEUR

Ne t’inquiète pas, Agata. Ceci figure déjà dans le livre de la Création, de même que la description des postes de travail de chacun. On doit l’exécuter sans négligence, sous peine de se voir retiré l’argent de poche. C’est vrai, jusqu’à l’apparition de Gutenberg, je pissais le sang. Maintenant c’est un peu plus facile.

LA METTEUR EN SCENE

Et toi Daniela, concentre toi sur les bougies et le jean. La Fille Urbaine joue la tristesse avec fatalisme et sobriété, mais son corps exprime beaucoup de passion.


DANIELA le visage triste, au bord des sanglots, retourne à sa place

Un instant, le temps d’oublier les yeux qu’il avait à l’hôpital, au bout de la ville. Je t’ai raconté, il m’a dit d’embrasser les filles s’il mourait. Ce n’est pas facile pour moi, après cet accident de la route. Qu’est-ce que je ferai si je deviens veuve et mère isolée? Comment deviendrai-je une vedette dans ces circonstances? Comment est-ce que je…


LA METTEUR EN SCENE

Calme-toi, assez pleuré! A partir de maintenant tu es La Fille Urbaine, et non une mère urbaine isolée. Vas tout de suite à ta place! OKAY?! (Se tourne vers Kristina.) Allez chérie, montre-nous ce que tu sais faire! Tu connais cette noble figure de la femme enceinte universelle. La Grande Maman est l’accoucheuse de ce monde.


KRISTINA se tient le ventre et retourne tranquillement à sa place

Soit tranquille, Agata. Je connais mon travail. A la maison, le lait peut déborder, le strudel aux pommes peut brûler, tant de choses peuvent arriver, la famille peut critiquer mes rôles de tante, d’amante, de mère, d’épouse, de grand-mère, de cuisinière; le ciel peut nous tomber sur la tête, de même que divers gouvernements, mais je suis toujours prête à exercer ma sainte vocation, à laquelle j’ai tout sacrifié, même les batailles de boules de neige, le ski et le patinage.


LE METTEUR EN SCENE

Je sais chérie, je sais que je peux compter sur toi. Tu es le bon génie de ce théâtre. (Elle se tourne avec vivacité vers les majorettes.) Les filles, au travail! Tout simplement joyeusement et avec audace. Au moins vous avez quelque chose à montrer! Les féministes disent que vous êtes incorruptibles, honnêtes, et pleines de personnalité. Elles disent que vous êtes les chattes de l’avenir.


BERNARDA à bout

Je sais, tu penses à celles qui se font appeler les Salopes Ambitieuses et les Cageots. Moi je n’ai pas envie d’être la chatte de l’avenir. Ce qui m’intéresse, c’est Ici et Maintenant. Mais d’accord, pour une fois je vais faire un effort.


BLANKA nerveusement

Allez, tu te vantes encore de ta pureté. Viens chez moi à la fête de mercredi pour que je te voie en action. Sinon tu me plais, tu sais. Depuis l’Académie. Eh bah alors, pourquoi ne serions-nous pas les chattes de l’avenir même hors de L’Europe nue?! Moi, ça me plaît d’être majorette.


ZVJEZDANA du tac-au-tac

A moi aussi! Mais je réussirai aussi comme mannequin. Et ça c’est un bon entraînement. Je réussirai dans la vie. Je piétinerai des cadavres, des fruits et des légumes. Je piétinerai même les mendiants s’il le faut. Je suis clairement l’étoile de l’avenir. Et dans ce contexte mon sexe n’aura pas de signification déterminante.


NIKOLINA

Arrête ma chérie! Sans le sexe, tu peux dire adieu au succès! Le sexe est partie intégrante de toute réussite. Ne fais pas comme si tu n’avais pas entendu parler de ce canapé hollywoodien où s’endorment les filles épuisées, en route vers les étoiles. Ah! Moi je les trouve cool les féministes. Surtout les Salopes Ambitieuses, elles ont raison de dire que les majorettes sont les chattes de l’avenir, vraiment. Même sans faire la majorette, je me sens exactement comme ça. (Elle crie joyeusement et simplement.) Je suis la chatte de l’avenir! Je suis la chatte de l’avenir! Je suis la chatte de l’avenir!


LE METTEUR EN SCENE pressant les majorettes

Okay, ça nous le savons. En fait nous sommes toutes des chattes de l’avenir. Bon, assez parlé, les filles! Nous ne sommes pas au marché. Allez vers l’autre portillon. Blottissez-vous là jusqu’à votre entrée en scène. Allons-y, tous ensemble! (Elle s’adresse à toute la troupe.) Les funérailles continuent. Nous sommes tous impliqués. Au début, tout est en quelque sorte triste, et quand vient le tour des majorettes, nous devons être plus joyeux, nous devons tous devenir un peu fous. A la fin nous finissons la pièce par une orgie de nourriture, de boisson et unis comme un volcan en éruption. Etna est notre destin. Okay?! Allons-y. Vous êtes tous super. C’est la meilleure répétition générale de ces derniers siècles.



* * *


L’AUTEUR

la scène peut être placée n’importe où, peut-être au début de la pièce


L’AUTEUR embrasse calmement la scène du regard, le monde entier, et conscient de l’ampleur de sa responsabilité, passe la main dans ses cheveux

Je suis l’auteur. Je m’appelle Valent. Milko Valent. Je crée le mouvement du monde. Je crée des intrigues pittoresques dans lesquelles personne n’est innocent. En fait, je suis un ouvrier de chantier au meilleur sens du terme. C’est un travail comme un autre; inutile d’en faire toute une histoire. Mais tout de même, pour pouvoir supporter ce travail, il faut une quantité de narcissisme équivalente à la quantité de pétrole utilisée quotidiennement de par le monde. Car en voyant cette Europe nue, je tremble de dégoût. Ainsi aujourd’hui, en achetant des provisions au supermarché — du pain, du lait, de l’aspirine, du Valium, du Xanax et des cigarettes —, dans un éclair d’inspiration, j’ai décidé de dire la vérité et rien que la vérité, Dieu me vienne en aide. J’ai tout de suite dit à la caissière que sa manière de faire semblant que tout va bien me dégoûtait, et que sa façon de penser que ce monde est le meilleur des mondes possibles, je ne l’encaisserai jamais. Ensuite je lui ait dit: oui, oui… (de plus en plus excité) …que le fait de réciter des poèmes à ses heures perdues, cela ne peut cacher la misère de son travail qui n’a rien de créatif; que d’occasionnelles escapades le dimanche dans la nature ne peuvent occulter la décrépitude de sa vie conjugale… (inspiré) …que ses croisades frénétiques aux messes dominicales ne changent rien au fait qu’elle doive ensuite préparer à déjeuner; que ses prières à Saint-Antoine de Padoue ne sont d’aucun effet sur les demi-orgasmes qu’elle reçoit de son légitime idiot domestique; que sa profession de foi à la vierge Marie ne fera pas revenir sa première expérience de l’existence rafraîchissante de Coca-Cola. Oui oui… (plus calmement) ...C’est comme ça aujourd’hui, mesdames et messieurs. Je lui ai tout dit et, indifférente, elle a continué de retourner l’argent, les cartes de crédit, les chèques, les papiers… Je veux dire, elle a continué de manipuler souverainement le vide du monde malgré notre confrontation du supermarché. Dans la lointaine Antiquité bleue, ce genre de conflits n’était pas possible. Lorsque je m’appelais encore Sophocle, les esclaves travaillaient en silence dans les caves de la démocratie, époussetant les multiples dieux. Les femmes n’avaient pas encore le droit de vote et les citoyens n’étaient pas atteints de fièvre acheteuse. Ca, c’était une époque pour les dramaturges! J’écrivais des tragédies ordinaires et tout était en ordre. Les femmes accouchaient normalement des enfants difformes de l’Europe, et personne ne s’en plaignait. Les crétins surgissaient sur terre, pour ainsi dire, de façon massive, et personne parmi les sages ne s’en inquiétait sérieusement. Ha, mais maintenant que tout le monde s’est emparé du droit de vote… (se met à crier en gesticulant) …les mères, les filles urbaines, les vétérans de guerre, les majorettes et les autres avortons de l’Europe nue, je dois écrire de joyeuses tragédies dans lesquelles l’individualisme est pris pour argent comptant. Je suis auteur et je travaille beaucoup. Mon travail est risqué. Tout s’est dégradé. Avant c’était mieux, les auteurs vivaient en toute insouciance, énumérant leurs succès et buvant du café noir avec leurs femmes, dans l’ambiance chaleureuse de la cuisine. Quand j’étais Shakespeare, je n’avais pas à me soucier du politiquement correct. Je pouvais sans crainte invoquer le ciel, la tomate, les figues et les injures. Je pouvais dire normalement: «Je t’encule!», et continuer d’écrire des biographies délicates consacrées à des contemporains cinglés et tragiques, ou établir des diagnostics d’esprits fissurés et dépravés vivant à la cour, comme Hamlet. Et même plus tard, tout comme Krleža par exemple, je pouvais m’offrir un moment de détente en buvant du cognac français. J’écrivais sur la frénésie de la classe moyenne dégénérée, des nouveaux riches, tout en sirotant de l’alcool. A l’époque, c’était comme ça. Les choses se sont durcies au point d’en être méconnaissables. Le chaos a aujourd’hui la couleur d’un ciel infini recouvert d’étoiles hébétées. Tout comme Milko Valent, je dois penser au moindre détail. Il est clair que l’Europe est allée au diable, c’est pourquoi je dois écrire de joyeuses tragédies. Mon élève Anica, une voisine corpulente, m’a dit vendredi que j’avais mauvaise mine, que je ressemblais à Prométhée, sur lequel l’aigle travaille avec application. C’est que je suis le Prométhée contemporain. Il y a quelques décennies, j’ai acheté du foie à la boucherie et je me suis lancé dans la bataille contre l’analphabétisme dans le monde. Les dieux m’ont tout de suite puni d’avoir pris cette mission à coeur en me condamnant à écrire des tragédies sur la civilisation occidentale pour toujours. Je tapais sur l’ordinateur, je priais et désespérais, rédigeais des paragraphes fiévreux sur les majorettes et maudissais la destinée de l’intellectuel européen rongé, et les putes analphabètes, et le triste détournement du vers de Ujević: "N’aie peur, tu n’es pas seul, tu es Google." Je maudissais même les publicités avec des fautes d’orthographe telles qu’on les voit dans toute l’Europe, et surtout en Croatie. Je suis auteur, et avec ça j’ai tout dit. Je dois supporter la dégoûtante nudité de l’Europe, censée se construire autour de quelques étoiles jaunes et de paperasseries uniformes, remplies de chiffres et de lettres qui restent opaques à la mystique des numéros et la métaphysique des mots. Et en tant qu’auteur, en tant qu’ouvrier de chantier scénographique, tout ce que je désire c’est un peu de chaleur humaine quand je dépouille lentement l’Europe nue. Mon message à l’humanité est très clair… (Avec hauteur, il écarte les mains et déclame.)… Chers amis, publics de tous les États, serviteurs de toutes les administrations, croyez en n’importe quoi, mais mon Dieu, seulement si vous y croyez vraiment. Faites comme si vous ignoriez tout et chantez sincèrement tous les hymnes possibles, comme s’il s’agissait du fond sonore d’une étreinte physique. Baisez sans arrière-pensées, à l’ancienne, de façon écologique — j’ai tant écrit là-dessus quand j’étais encore Kamov (N.d.T.: Janko Polić Kamov (Pećine tout près de Sušak, 1886 - Barcelone, 1910), poète, auteur de romans et de nouvelles, dramaturge, critique et feuilletoniste. L'un des rares écrivains de toute l'histoire de la littérature croate dont la voix d'auteur n'est pas restée à la traîne des phénomènes littéraires européens et mondiaux. Il a côtoyé la sensibilité littéraire de l'époque, il la devança parfois. C'est avec l'oeuvre de ce premier poète rebelle, contestataire des traditions, destructeur de tabous, innovateur au plan conceptuel, stylistique et thématique, qu'a débuté l'avant-garde croate.) ou l’interruption incarnée du nettoyage de la littérature croate et mondiale. Mais assez de publicité. Jouissons encore un peu avant la pollution définitive des rétines. Mes amis, la nuit est tombée. L’amour est partout. La neige tombe. Les thermos de thé, les sandwiches chauds et la vérité savamment dosée peuvent tout ensemble influer sur l’adrénaline. Ainsi parlait l’auteur. Ainsi parlait Milko Valent. Ainsi parlait l’homme expérimenté en matière de vie au cirque. C’est l’expérience que l’on acquiert en tant que messager de l’amour et de la confiance en soi, tandis que l’on porte deux ou trois vérités sur les planches, lesquelles servent accessoirement à frapper à la tête tous ceux qui osent regarder la scène quotidienne, couleur sang et tomates mûres. Je suis l’auteur, et je suis navré de devoir annoncer que l’Europe nue se trouve dans une situation à la fois critique et joyeuse.



***


LA QUATRIEME MAJORETTE

il est possible d’intégrer la scène de La Quatrième Majorette, qui pourrait suivre la scène de La Troisième Majorette, quand La Grande Maman fait la «revue de troupes»


LA GRANDE MAMAN rit avec un déchaînement presque lubrique. Elle se tourne vers La Quatrième Majorette

Et toi ma fille, es-tu allée faire des radios? Comment se porte ton organisme? Comment te sens-tu, ma miette infernale? Tu peux tout dire à ta maman chérie.


LA QUATRIEME MAJORETTE pétillante, visiblement enjouée

Wow maman! Je me porte très bien et je me sens comme d’habitude. Exactement comme une miette infernale. Mon walkman est constamment allumé, j’écoute des chansons populaires et je traîne dans la ville de gauche à droite et de haut en bas. C’est tellement excellent que ça ne peut pas être vrai. Je me sens comme une mouche rapide. L’état général de mon organisme est équilibré, on pourrait dire qu’il est au top. Oui mère, j’ai fait les radios et tout est okay. Mes seins sont en grande forme. Regarde! (Saisit sa poitrine avec les mains et les pétrit avec fierté.) Toi et ta paranoïa des kystes! Voici, le certificat. Ecoute mère, la voix de ta fille. Et ne t’offusque pas du langage a demi illettré des médecins européens. (Elle sort une feuille du haut de son uniforme et la lit de façon arrogante. Sur l’écran la fille fait une radio du sein.) «Il y a trois semaines, pendant trois jours, douleur dans la partie centrale du sein gauche, le téton a gonflé. B.E.S.G. Ne prend aucun médicament. Palpation sub-mammaire g., faisab. max., prés. particules inf. 1 cm simil. reste du tissu mammaire. Palp. d. B.E.S., sans écoulement. Frott. Rétromamm. USB okay. Dermes sup. et inf. sains.» (Pause.) Ouh, si seulement je savais ce que veut dire «USB», bon mais l’important c’est que le résultat soit bon, non? Ta miette infernale est une fillette en bonne santé, dotée des plus beaux seins écologiques d’Europe. (Saisit à nouveau sa poitrine pour la pétrir malicieusement en regardant La Grande Maman.)

LA GRANDE MAMAN fond de plaisir

Mais super, ma miette infernale. Tu es vraiment une chouette, ma chouette. Tu pourrais faire de la pub pour les seins écologiques sur des affiches 4x3. J’admets que j’avais tort de t’avoir envoyée faire une radio si jeune. (Sort son portefeuille.) Tiens, un peu d’argent et achète-toi un bon lecteur mobile pour mieux traîner en ville. Et attaque les gâteaux. Je sais que tu aimes les cubes de Bohème. (Et puis se tourne vers Le Vétéran de Guerre.) Et toi mon fils, mon mari, mon vétéran de guerre, mon camarade, dis-moi ce que tu fais quand tu n’es ni à l’armée, ni à l’usine d’armement, ni à la pêche?



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LA QUATRIEME MAJORETTE

à intégrer derrière La Troisième Majorette dans la scène avec la nourriture et la boisson


LA QUATRIEME MAJORETTE mâche avec un certain entrain la cuisse de poulet et secoue sa chevelure à la garçonne

Milko, Milko, pourquoi est-ce que tu t’agites sans raison? Pourquoi est-ce que tu t’attardes sur les enchaînements syntaxiques? Tout est bien qui finit bien. Et puis la poésie est partout chez elle, pas seulement dans les étoiles. Tout ce qu’on voit d’elles, c’est la lutte pour la survie. En réalité, ce sont les téléphones portables qui scintillent. Moi j’éteins toujours le mien avant d’entrer dans une administration, une association, une corporation, un siège de parti. Je communique vite et bien par télépathie. J’entraîne mes neurones et je positive. Je mange des barres de chocolat glacé et j’enfile mon walkman. La quantité de travail que j’abats en une seconde m’a valu le surnom de miette infernale. Mais en dépit de cela, j’engloutis de grandes tartines et je jouis comme un petit cochon tous les jours que Dieu fait. Je suis une fille glamour, mais simple. (Sur l’écran, les miettes, et un sac sur lequel il est écrit «Les miettes infernales», vraisemblablement un petit film d’animation consacré aux miettes infernales.)



***


LES MAJORETTES

UN ETRANGE CHOEUR ANTIQUE EN VERSION RAP

cette scène vient après les hymnes et avant l’interprétation de l’hymne américain



LES MAJORETTES ensemble

Nous sommes les majorettes,

Les mousquetaires du sexe.

Nous sommes la politique et le sexe,

Mais à la fin

Il ne reste que le sexe

Et rien que le

Sexe.

Nos noms sont palpables,

Un peu gluants et insondables.

Zvjezdana, Nikolina, Bernarda, Blanka.

Nos rangs ne connaissent aucune rancune.

Nous ne vivons que pour

Sucer la moelle sans détours.

Nous sommes la viande,

La sueur politicienne qui bande,

Le paradis sur terre.



LA PREMIERE MAJORETTE

Nous respectons nos mecs, leurs yeux,

Le président du club,

la musique et Dieu.

Nous sommes blasées des gars stupides

De tous les démagogues frigides.

Je suis l’ancienne Ophélie

Je carbure au magnésium,

Au fer et à l’hélium.



LES MAJORETTES ensemble

Nous sommes les majorettes,

Des filles parfaites

C’est de notoriété publique.

Nous sommes la politique

Courbée sur la route où le soleil s’embrase.

Nous renforçons la marche lascive du népotisme,

La corruption et la quasi-démocratie

Au sein même de l’Europe nue,

Germanie, Italie, Portugal, Amérique et Croatie. Nous vibrons du bâton et de la viande,

Et raflons tous les prix.

Les cervelles mâles virevoltent sous nos doigts

Nous cisaillons les sexes de nos choix.

On dit en ville qu’il est facile de nous lever,

Mais qui peut vraiment s’en vanter?

Nous sommes les majorettes,

Et nous levons nos mecs

En les réduisant en miettes, à zéro

Là où s’écoulent les désirs, les fantasmes et les châteaux de cartes,

Que construit le premier salopard venu,

Pour y jouer inutilement.

Nous sommes la viande,

La sueur politicienne qui bande,

Le paradis sur terre.



LA DEUXIEME MAJORETTE

Be the best, fuck the rest.

Débranche tes hanches

Déboîte-les.

Si tu sens ton coeur geler,

Dis-leur de te tringler.

J’encaisse pas les chuineurs

Qui sèment le cafard et enculent les losers.

Je suis l’ancienne Mirandoline,

L’épouse immaculée, de loin la plus fine.



LES MAJORETTES ensemble

Nous sommes les majorettes,

De la viande heureuse et bien soignée,

Les coulisses tremblantes de la vie,

Les oiseaux multicolores.

Nous regorgeons de graines vitaminées.

Nous sommes l’estrade politique,

Le morceau du roi extatique,

Quand nous avons le temps,

Nous sommes la ballade sexuelle dominante

Et sur l’asphalte coule comme le blues

Notre fluide visqueux.

Elle est de ce monde,

Elle est la sève du salopard.

Nous sommes la viande,

La sueur politicienne qui bande,

Le paradis sur terre.



LA TROISIEME MAJORETTE

Quand tu entends le tambour,

Quand les batteries te trouent le plexus,

Quand tu fais tournoyer le bâton

En marchant au pas, en marchant droit,

Les hommes bavent, le monde mouille.

C’est une grande découverte que de réaliser

Que tu es source d’inspiration.

Je suis l’ancienne Cordélie

Fille d’un père fou,

La pure psychédélie.



LES MAJORETTES ensemble

Nous sommes les majorettes

Filles de mères normales qui font des gros gâteaux.

Nous défilons au pas véritable de l’orgasme.

En ville chacun se demande:

Est-ce qu’on s’occupe d’elles?

Est-ce qu’elles admirent

La vie et l’oeuvre du camarade Tito?

Nous n’aimons ni la boulimie ni l’anorexie

Ni les simples d’esprits.

Nous aimons les griottes et sans honte,

Nous pétons dans la rue.

Les masochistes embrassent nos bâtons

Et boivent le destin au fond de la tasse.

Nous sommes la viande,

La sueur politicienne qui bande,

Le paradis sur terre.



LA QUATRIEME MAJORETTE

Combien de fois devrai-je répéter

Que j’ai fini l’école, que je suis sérieuse,

Et que malgré ma peine infinie j’épouserai

Le premier crétin avec une carte de crédit en argent.

Je suis l’ancienne Antigone

J’ai enterré mes frères malades

comme des préjugés offerts sans honte.



LES MAJORETTES ensemble

Nous sommes les majorettes.

Nous méprisons les pauvres paysans,

Les fonctionnaires urbains

Et tous ceux qui racontent dans la ville

Que nous ne sommes qu’une ballade passagère.

Nous gobons des petits flacons blancs

Nous cherchons dans le lait frais

L’Être d’une vie réfléchie.

Nous commandons des pizzas par téléphone

Et reluquons toutes les braguettes ouvertes.

Les histoires banales,

nous les jetons dans les égouts.

Au milieu de chorégraphies endiablées

Nous soutenons la conversation.

Nous sommes la viande,

Nous sommes la sueur du sportif qui bande

Et le paradis sur terre.


***


L’ESPACE DE LA BANALITE: LA VIE COMME TELLE

cette scène peut être placée au début de la pièce,

mais aussi au milieu, selon la mise en scène


Une dizaine de minutes avant la répétition générale. L’ambiance est détendue. Les comédiens se reposent dans cette ambiance de folie créatrice qui a saisi la troupe à l’approche de la première de L’Europe nue. Même pendant le repos, la vie privée des comédiens est contaminée par la pièce. Les comédiens mènent une vie agitée. Ils sont les icônes de la nuit et les quiproquos du jour. Leurs vies sont faites de toutes sortes de stress, professionnels et privés. Ils arrivent aux répétitions avec des lunettes de soleil. Certains les enlèvent tout de suite, d’autres non. Certains sont heureux, d’autres malheureux ; certains sont à demi-heureux, certains à demi-malheureux. Ils boivent du café noir, du cappuccino ou du thé. Certains fument. Ils parlent. Au début de façon cohérente, ensuite chacun rentre en soi-même, sans perdre l’Autre de vue, mais en étant très faiblement en rapport avec lui. Même dans la «vraie» vie «réelle», l’existence génère un surplus insaisissable. Que ce soit dans La Grande Europe nue (toute la pièce) ou dans La Petite Europe nue (c’est-à-dire la répétition générale qui constitue en fait le coeur de la pièce), ce surplus de réalité est difficilement maîtrisable. Même en usant d’une dramaturgie du chaos plus ou moins sévèrement contrôlée. Ce «surplus de vie» que l’on retrouve aussi dans le «banal» fait surgir le désir désespéré de s’y enfoncer plus profondément. D’instant en instant et de pièce en pièce, nous devons néanmoins reconnaître que ce surplus nous reste en partie étranger.


KRISTINA la grande vedette de théâtre, La Grande Maman, est assise dans une pose sophistiquée sur le micro-ondes et boit du cappuccino. Elle s’adresse au monde des fumeurs en général, et plus particulièrement à l’acteur qui joue Agata, d’un ton légèrement affecté

Branko, tu fumes vraiment beaucoup. Tiens, moi j’ai arrêté il y a treize jours et je me sens bien. Okay, je tremble encore du manque, mais je tousse de moins en moins. Tu tousses fort, tu sais, chéri. Mais personne n’est parfait.


BRANKO le comédien qui joue La Metteur en Scène, réajuste son costume, et fait tomber la cendre de sa cigarette dans la petite assiette qui lui sert de cendrier

Je sais, je sais, Kristina. Mais je suis en situation de stress. Clairement. Ecoute, tout est à cause de L’Europe nue. Les metteurs en scène de théâtre ne m’ont pas à la bonne. Chaque fois, ils me donnent les choses les plus difficiles, car ils savent que je suis le plus grand comédien au nord du Rio Grande et au sud de Pecos, sans parler de cette situation impossible Dunav-Sava-Dunav. (N.d.T. La rivière Save (Sava) coule en Slovénie, en Croatie, en Bosnie-Herzégovine et en Serbie, la rivière Danube (Dunav) sert de frontière naturelle entre la Croatie et la Serbie.) Mais tu le sais. Ca n’est pas facile. Je suis particulièrement sensible, délicat, et je dois pourtant jouer une terrible metteur en scène dictatoriale et nazie. Bon, bon, bon. Tu me comprends. Ca fait trente ans que nous travaillons ensemble. Je suis content que tu aies arrêté de fumer. Une fois la première passée, je ferai pareil. Fais gaffe, lundi j’arrête cette merde. Moi aussi j’ai envie d’être parfaitement sain et d’en finir avec cette fumée.


TOMISLAV, Le Vétéran de Guerre, homosexuel en privé, est soit accoudé au réfrigérateur soit en train de marcher. Il affecte un air incroyablement efféminé, fume de façon magistrale et tient sa cigarette comme le font typiquement les femmes de la haute société

Fumer, fumer… Ca j’aime, oh oui! Oh si seulement vous saviez comme c’est intéressant! Cette nuit, mon chéri m’a dit… Mais ça n’est pas si important… Ah oui, il a aussi dit qu’il sentait, écoutez ça, qu’il sentait dans sa chair que mon rôle dans L’Europe nue l’avait anobli. Ah mes enfants, mon chéri est si taquin, si charmant et n’a pas un seul bouton. Cette nuit, au moment critique… (Inspiration, pirouette, déhanchement.) … Il m’a dit que j’étais celui au monde qui disait le mieux «bite, cul, con, chatte». Il me demande de le lui répéter pour l’exciter. Il dit aussi que je suis le meilleur vétéran de guerre qu’il ait jamais infiltré. Ecoutez ça: «infiltré»! N’est-il pas gé-nial?


BLANKA La Quatrième Majorette, lesbienne en privé, avec le visage et les mouvements d’un jeune garçon, impassible au premier abord, mais en réalité peu sûre d’elle même, et donc glaciale et névrosée, anxieuse, hypocondriaque, désinvolte, bref, pour parler simplement, complètement fucked up. Elle boit du thé et fume à l’aide d’un fume-cigarette.

«Infiltré», «inflitré». Tomislav, tu m’étonnes. Comment peux-tu employer un terme aussi ambigu ? Au lieu de dire «infiltré», n’aurait-il pas fallu dire «vissé en lui de tout son sexe turgescent» ou… mais vous savez tous que j’aime les fillettes… Ou n’est-ce pas mieux encore de le dire comme je le fais au cours de nos étreintes lascives, en serrant ma chérie contre moi: « Mon amour, maintenant! Donne-moi toute ton jus petite cochonne!»


NIKOLINA, La Troisième Majorette, en privé, un peu obscène, d’un tempérament sombre, et assez masculine. Elle boit du café et fume debout, les jambes légèrement écartées dans une attitude de défi, la main droite posée sur la hanche.

Mais pourquoi tu surjoues, Tom? Et toi Blanka, putain, que des pédés et des lesbiennes! Petite cochonne, ha ha… Je n’ai rien contre vous, nous sommes de vieux potes, mais admettez que le théâtre européen est envahi de comédiens homosexuels. Putain, j’y crois pas. Je suis streyte et je n’en ai rien à branler. Je baise normalement, moi j’écoute du vieux punk, et pas ces putains de tartes Tatin que ces louzers nous foutent ole oveur ze world. Mais tout de même, depuis que je suis dans L’Europe nue, franchement, je suis boostée à cent pour cent!


TOMISLAV avec affectation

Oh là là, Nikolina, qu’est ce que tu es vulgaire. Mon chéri n’aurait pas supporté que tu critiques les homosexuels au théâtre. Serait-il possible que tu aies quelque chose contre les communautés non mixtes au sein de la profession? A ce que je sais, tu es pourtant quelqu’un d’assez ouvert. En plus, je ne surjoue aucunement…


BLANKA moqueuse et un peu méprisante

Allez Nikolina, non vraiment, qu’est-ce que t’as à te la jouer? Nous connaissons ton passé. A l’Académie, c’était une autre chanson quand tu étais amoureuse de Goran. Tu étais tendre comme du coton. Tu ne vas pas maintenant nous faire avaler ces grosses ficelles: le punk macho et ce genre de trips…


ZVJEZDANA, La Deuxième Majorette, arrogante, prétentieuse, une vraie carriériste. Elle a posé son pied sur le micro-ondes et tient à la main un gobelet en plastique rempli d’eau. Elle lève les yeux au ciel et passe la main dans ses cheveux.

Nikolina a raison. Il faut parfois y aller un max. Il ne faut pas lésiner avec ce truc des homos. On sait très bien que le théâtre est un milieu de… hum, hum, a little bit kinky people… Je deviendrais lesbienne, s’il le fallait, ce serait, disons, par une sombre nuit d’orage. Et une fois le rôle décroché, je la larguerais tranquillement… Oui oui, faut carburer un max pour passer des épines aux étoiles. Qui veut atteindre la poussière d’étoiles doit piétiner des cadavres. Oh oui…


BERNARDA, La Première Majorette, en privé, calme, bigote, innocente, altruiste, pleine de sollicitude, un côté «bonne soeur». Elle sirote un cappuccino, assise très décemment

Vous êtes d’une banalité incroyable! Vous me rappelez ma mère: jamais en posture incorrecte. J’ai envie d’être comme elle. Mon mari sera un fils de bonne famille, et je ferai une épouse accomplie. Pleine de compréhension, pleine de pitié pour les faibles.


KRISTINA avec noblesse, parlant avec affectation, une tasse de cappuccino à la main

Allons, allons, pas de panique. Rappelez-vous Marilyn Monroe. Comme elle était chic, comme elle était cool! Les amis, mais regardez-moi, toujours belle et élégante. Demain est un autre jour. Vous êtes tous de futures étoiles. Vous le deviendrez. Tout comme moi maintenant. Il suffit de s’accrocher. De s’y mettre. Nous avons tous aimé travailler sur L’Europe nue. Nous formons une super équipe. Peut-être est-ce le début d’une longue, longue et belle amitié.


NIKOLINA

Dans cette vallée de larmes, l’anarchie règne en maître. Le ciel bleu nous enseigne qu’il n’y a de grâce que lorsque les soeurs de miséricorde mènent la danse.


BERNARDA

La grâce existe, oui! Ma soeur s’occupe de drogués et aide les parents à surmonter l’héroïnomanie de leurs enfants. Dieu voit tout et pardonne. Il n’a jamais pris de coke, ni bravé les lois morales. Il traîne avec les anges qui soutiennent le concept macrobiotique de l’univers.


BLANKA tripotant son fume-cigarette de façon irrésistible

Ma fillette est végétarienne. Elle digère bien les plantes, et elle est grasse là où il faut. J’insiste là-dessus. Là où il faut.


ZVJEZDANA

Moi non plus, je ne transige pas sur les apparences: le bain, la gym et la douche tous les matins. La tête haute. La démarche volontaire. Les phrases hachées, si possible vides et percutantes. Je considère chaque être humain comme un ennemi, surtout les femmes et les filles. C’est pourquoi je porte des robes de mépris glacial.


TOMISLAV

Pour moi aussi l’apparence compte beaucoup. Quoi? Ce n’est pas vrai peut-être? Zvjezdana, arrête avec cette suffisance insupportable. Le ciel autorise la diversité, n’est-ce pas? Le ciel autorise toute la diversité du monde, Dieu merci. Oh! Comme cet uniforme me serre! Comme je vous aime, vous tous! Oh oui, et mon préféré, c’est connu, c’est mon petit Oscar…


KRISTINA

J’aime quand l’amour fleurit de proche en proche. Il ne faut jamais avoir faim d’amour, mais être repu d’amour. Au tout début de ma carrière, j’ai formulé cette sentence: «Quoi qu’il arrive, je n’aurai plus jamais faim». Vraiment, ça marche. Tout le reste est silence.


BERNARDA

Un ange macrobiotique passe.


KRISTINA

Allez, laisse les anges en paix. L’Europe nue nous attend, grouillant de mafias, de criminels, de putes et de miracles perplexe. Le peuple aime la graisse de porc, il adore ça. Je penserai à la macrobiotique après la répétition générale. J’y penserai demain.


ZVJEZDANA

Je dois appeler Cosmopolitain. Je vais poser au printemps. Tout Cosmo n’en reviendra pas. Peut-être que ce petit assistant d’Armani me remarquera. Je l’appellerai après la première. Qu’il attende! Je suis celle qui descend de la montagne pour honorer le peuple de ma présence inestimable. Prosternez-vous, bande de lavettes. Mais non, pas vous! Je pense à ces gâteux du monde de la mode, ceux qui planquent chez eux de grosses femmes aux veines gonflées. Pour L’Europe nue je mourrai s’il le faut. Au moins, c’est clair.


TOMISLAV

Moi aussi… Mais tu sais, ce truc du ciel bleu ça me branche vachement. Oh là, je dois me concentrer sur ce délire de Vétéran de Guerre. Et après le dur labeur sur la pièce, je verrai mon petit Oscar…


NIKOLINA

Eh! Arrête de nous casser les couilles! Essaie de te détendre pour une fois! Oscar ceci, Oscar cela. Comment peux-tu être sans arrêt amoureux?


BERNARDA

Dieu pardonnera, mais les hommes pardonneront-ils? Après la première, dès le lendemain nous irons à la messe. Et puis au marché. Je dois acheter des mandarines et du lard. Le frigidaire ne doit jamais être aussi vide que les gens.


***


LE VETERAN DE GUERRE

il est possible de mettre ce monologue avant la première réplique du Vétéran de Guerre


LE VETERAN DE GUERRE

Je suis le vétéran de guerre. J’aime mon métier. Mon métier c’est de tuer les gens. Soit pour se défendre, soit pour attaquer. C’est un travail beaucoup plus difficile que l’abattage des troupeaux, par exemple, car quand vient la mort, les gens crient ou se lamentent. Le bétail ne fait que beugler. Ainsi l’on peut dire que je suis un artiste : je tue d’une main experte et les gens souffrent moins. J’aime les guerres. Pas tant la tuerie que tout ce qu’il y a autour. Vous savez, déguster de bons plats dehors, l’air frais, les belles filles, les bordels, les espaces sexuelles enfumées, les tentes, les maisons de repos à deux pas de la mer et ainsi de suite. Je réussis très bien dans mon travail, preuve en est que je suis encore en vie. Mon motto: «Jouis et dors bien!» Il est en accord avec l’idéal de l’homme accompli selon Bob Dylan. Il dit qu’un homme accompli est quelqu’un qui se lève le matin, se couche le soir, et fait ce qu’il aime vraiment entre-temps. Je fais la guerre depuis des milliers et des milliers d’années et c’est un vrai miracle que j’y aie survécu. J’ai été blessé 132 fois. Le pire, ce fut pendant le siège de Stalingrad quand je suis presque mort de faim. Je mangeais de la neige et des feuilles d’herbe basse calorie. Je mangeais de la sciure de bois et de la colle. Une véritable horreur pour un gourmand comme moi. J’ai aussi connu des temps difficiles pendant les guerres de Gaule. D’ailleurs, Jules César me doit sept mille trois cent sesterces depuis plus de deux mille ans, ce qui fait, au cours du dollars, une coquette somme. Maintenant ça ferait quatorze mille dollars. Mon avocat dit que cette dette est prescrite. Mais ce n’est pas grave. Je l’ai de toutes façons consommée, car une fois l’armée égyptienne vaincue, César m’a offert de jouir de la cousine de Cléopâtre, Stratocastre. Oui, oui, j’aime beaucoup mon travail. Je n’ai jamais rien eu de personnel contre mes ennemis. Je les regarde avec indifférence, je les conçois uniquement comme des obstacles sur la route du succès, du triomphe et de la gloire. Exactement comme les champions des arts martiaux. Voir le sang couler, cela me surprend à chaque fois, c’est très étrange. Il y a bien longtemps, à la guerre, quand j’étais encore inexpérimenté, j’ai mangé le coeur d’un ennemi, grillé sur la braise. Je me suis beaucoup étonné. Etrange, étrange. Il y a une heure cet homme vivait encore, plaisantait avec les filles, regardait les majorettes, courait et se réjouissait du week-end, et à présent, le voici mort, allongé, prêt à faire office de dîner pour toute mon unité anti-terroriste. Nous l’avons rôti comme un boeuf sur la broche. Le temps de cuisson est beaucoup plus court que pour le boeuf. Le sang coule de façon si innocente, si fragile est la frontière entre vie et mort. Je plains ce jeune homme qui n’a même pas eu le temps de devenir vétéran. D’un autre côté, pour le déjeuner il vaut mieux manger de la viande jeune, un faisan débutant, que de la viande dure, comme un vétéran. C’était ça les guerres, et non ces conflits modernes dans lesquels on se nourrit de conserves, de produits McDonald’s dépersonnalisés. La nourriture privée d’égoïsme est à vomir.


***


ROBERT

la première partie de la lettre à Elizabeta (La Fille Urbaine)


Chère Elza,

Tout d’abord quelques mots sérieux, car j’ai un blue feeling étrange. Ce n’est pas surprenant, compte tenu du fait que ces putains de grenades ne cessent de pleuvoir. Puisque je nourris à l’égard de ta personne des intentions sérieuses — ce que j’ai dit au téléphone à La Grande Maman — je souhaite que tu saches tout sur moi. Elza, ne te trompe pas: je ne suis qu’un jeune homme urbain. Je suis un jeune homme urbain moyen, et je te mènerai sans honte jusqu’à l’autel de l’historique église catholique, dans la vieille ville de Zagreb. Je t’y mènerai en grande pompe tandis que retentiront toutes les cloches des environs, ainsi que la musique des gars jouant dans leurs garages métropolitains. Je n’aurai pas honte de te déposer ensuite sur le drap blanc, tandis que ces losers groovent, et de me plonger dans ta chair adipeuse tremblante, telle une gélatine sexuelle prête-à-l’emploi. Oui, Elza, je suis un jeune homme urbain. Je suis l’enfant de l’asphalte, le fruit de l’opposition campagne-ville, ville-campagne. Je suis un gars de la rue, je m’y connais en drogues, philosophie, bagarres, musique et football. Je fume de la bonne herbe depuis des siècles, un bon livre dans la main gauche, pendant que de la droite je pianote sur le téléphone pour entendre de charmantes voix féminines. Je suis le jeune homme urbain. On m’appelle Robert. Je suis également un mort-né, je suis cette chair à canons respectée depuis le temps de Périclès, quand ce dernier recrutait des garçons dans les cafés et les magasins d’Athènes. On m’a déjà recruté plus de mille fois. Pour Sarajevo, c’est la 1043ème fois. Le pire c’était à Munich, sous Hitler. Je me promenais avec une petite amie en face du Rathaus, le matin même où nous étions tombés amoureux, quand nous vîmes apparaître le type avec la liste où figurait mon nom. Que faire? Comment faire? Voici seulement une demi-heure que je suis amoureux! Je demande au type quelle est la putain de destination, où Hitler m’envoie. Il répond: Afrique, Casablanca. Je ne pouvais rien faire d’autre que servir la patrie. Je suis donc allé à Casablanca et j’ai dit au type «Play it again, Sam!» C’est tout. Ensuite, dans la ville déserte, j’ai tué pendant quelques années d’autres jeunes hommes urbains, alors agents secrets. Elza, je suis un jeune homme urbain. J’aime mon travail. Mon travail, c’est de tuer les gens et d’être tué. Les possibilités d’avancement y sont multiples. Si je reste suffisamment longtemps en vie, je serai décoré du titre de vétéran de guerre, et si je meurs je jouirai du statut respectable de mort pour la patrie, et tout ça, tu vois! Je suis le jeune homme de l’asphalte, je suis l’homme errant aux éternels sentiments controversés, à l’enfance heureuse et malheureuse. Quand il n’y avait pas encore d’asphalte, j’adorais les routes et les trottoirs pavés. Avec mes camarades, j’observais les filles et futures grand-mères, dans les centre villes d’Athènes, Rome, Split, Paris et Zagreb. J’ai grandi librement au son du rock’n’roll pastoral, de la musique classique, du heavy metal et du punk. Tout s’est précipité quand je t’ai rencontrée, Elza, à Zagreb, la ville bleue. Je suis devenu romantique, même si en tant que jeune homme urbain et réaliste je n’ignorais pas qu’une convocation ne tarderait pas à m’envoyer combattre dans l’une de ces nombreuses guerres patriotiques. Un matin, j’ai filé à la banque. Je voulais retirer de l’argent dont j’avais un besoin urgent pour me procurer l’herbe verte de l’oubli. Ta première phrase fut: «Découvert non autorisé». Je te répondis par la première phrase banale, mais sérieuse, que j’aie jamais prononcé: « Je ne suis plus à découvert car je vous ai rencontrée, vous.» Tu as souri. J’ai souri. Cela dure depuis des siècles. Je me rappelle de Juliette de Vérone. Elle soupirait et soupirait, me suppliant de changer de nom et de l’aimer légalement et sans danger. Elle ne cessait de répéter: «O be some other name! What’s in a name? That which we call a rose by any other name would smell as sweet.» A l’époque, je m’appelais Roméo et j’étais destiné à une belle mort dans une guerre quelconque. Et j’ai succombé dans des circonstances troubles, près d’un balcon urbain et au milieu d’un amour illégitime. Et puis j’ai ressuscité, et bien que Shakespeare m’ait définitivement compté pour mort, j’ai poursuivi la route épineuse du jeune homme urbain. Mais revenons-en à toi, Elza. Le soir même de la rencontre dans cette grande banque, je t’ai appelée. Tu m’as invité à manger des crêpes au chocolat. L’amour s’est enflammé, le sperme a jailli. Je suis le jeune homme urbain, et voici deux mille ans et demi que je n’ai aucune prise sur le sort de mes amours. Je fus convoqué à Sarajevo pour une autre guerre urbaine. Okay, ai-je dit, je suis le jeune homme urbain dont l’appareil psychique est prêt à mourir pour toutes les guerres patriotiques. Et toutes les guerres sont patriotiques. J’étais fin prêt. J’ai pris sept sandwiches jambon-fromage que maman m’avait enveloppés dans du papier alu, et une grosse part de tes strudels aux cerises, et ai débarqué à Sarajevo. Là-bas m’attendaient d’autres jeunes hommes urbains, supporters d’autres équipes de football. La bataille pouvait commencer. Le terrain de football est assez grand pour nous tous.


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LA GRANDE MAMAN (CONFLIT AVEC L'AUTEUR)

scène à placer dans le monologue existant un monologue est toujours un dialogue


LA GRANDE MAMAN grandiloquente

Je suis La Grande Maman. J’aime mon travail. J’aime beaucoup mon travail. Il consiste à accoucher le monde où déambulent hâtivement des foules de gens. Mon travail consiste à accoucher de grosses palettes pleines d’enfants. (D’un geste ample elle désigne aussi bien la troupe que le public.) J’accouche de tout ce qui vit, de ce qui ne vit pas, de tout, de l’imbécile au génie, des enfants ordinaires aux philosophes en passant par les clowns, les hobites, les nains et les gnomes. Mes vergetures provocantes sont visibles depuis un hélicoptère, mais je suis fière de ces attributs biologiques qui montrent mon tempérament combatif. Pendant les temps difficiles, il y a longtemps, à l’époque où la gynécologie élémentaire n’existait pas, j’ai vu toutes les étoiles maudites. Ces étoiles ne m’impressionnent pas du tout. (Elle montre le drapeau de l’Union européenne.) Le plus dur pour moi fut d’accoucher des putes, des saintes, des érudits, des paysans obstinés du Zagorje. (N.d.T. La Croatie centrale.) Pareil pour les Amazones, Držić, (N.d.T. Marin Držić (1508-1567) né à Dubrovnik. Grand dramaturge croate.), Ramsès II, Tituš Brezovački (N.d.T. (1757-1805) Dramaturge croate né à Zagreb. Dans ses comédies et ses tragédies, il tourne les défauts humains en dérision.) et Napoléon. Ces jeunes gens ont dû sortir de mes entrailles bénis par la césarienne. Oui, il n’est guère facile de donner la vie, mais c’est un honneur. De nombreux enfants sont morts à la naissance, mais je leur ai donné une deuxième, voire une troisième chance. La théorie de la réincarnation ne me facilite pas le travail, car je dois faire des heures supplémentaires: je dois faire renaître tous les adeptes de cette théorie idiote. Mon Dieu! L’accouchement ne fut jamais simple. Oui, oui, je suis la Grande Maman. Vous tous… (D’un geste ample elle désigne et la troupe et le public.) Je vous ai tous accouchés dans la douleur… (Sur l’écran, des scènes naturalistes d’un service de gynécologie.) Je vous ai tous donné naissance, nourris et mis sur vos pieds. Chaque matin au petit-déjeuner vous avez mangé des croissants et bu du café au lait. (Sur l’écran, des images du petit-déjeuner.) Et regardez-vous aujourd’hui! De misérables petits-bourgeois! C’est ainsi que vous me remerciez pour toute ma peine, ingrats! (Elle compte d’un geste théâtral et désigne avec mépris ceux dont elle parle.) Par exemple celui-ci, Milk, avec son magnifique nom de lait, est devenu écrivain, auteur! Je le lui ai dit, il y a bien longtemps, en préparant la salade de tomates.


L’AUTEUR

Allez, n’en rajoute pas. Va plutôt chez le médecin et fais-toi examiner l’utérus. Tu critiques toujours tout. Soit tu as l’éternel syndrome pré-menstruel, soit tu souffres de ménopause, soit depuis des siècles tu travers la crise de la quarantaine, soit tu as oublié ce matin de te passer le visage à l’eau froide, ce qui t’empêche de te concentrer. Chère maman, que tu m’aies donné naissance semble dérisoire à lumière du fait que c’est moi qui t’ai écrite. Admets-le et continue modestement ton monologue maternel millénaire.


LA GRANDE MAMAN

Tu peux toujours me parler de l’oeuf et de la poule. Si je ne t’avais pas fait naître, tu n’aurais pas pu m’écrire. Si je ne t’avais pas emmené à l’école, tu serais encore au jardin d’enfants en train de baver et d’écrire a-b-c-d et toutes les autres lettres, sans ordre ni cohérence. Le plus important reste que moi je t’aie donné naissance, crétin! Si je ne t’avais pas fait naître, tu n’aurais pas pu aller à l’école et tu n’aurais même pas su écrire! Tu comprends! Sans parler du fait que tous les matin j’ai taillé tes crayons de débutant. Et c’est ainsi que tu me remercies?


L’AUTEUR

Et si je ne t’avais pas écrite, tu n’aurais pas pu dire ce que tu viens de dire. Tu n’aurais été qu’un cas particulier de l’amour entre les sexes, qui n’a jamais cessé. En ce moment même, à cette seconde précise, sur notre planète copulent en même temps sept mille couples baveux et déchaînés. Si je ne t’avais pas écrite…



LA GRANDE MAMAN

Tais-toi, progéniture ingrate de mon sombre vagin! La culture de l’écriture est jeune et primitive, et la culture de l’accouchement a des millions d’années derrière elle. Et ne viens pas me raconter des énigmes de sphinx du type oeuf-poulet, poulet-oeuf. Regarde-toi seulement! Vous vous plaignez tous. (Un grand geste de la main.) Regardez-vous! De misérables petits-bourgeois! Vous me faites honte! (Elle se tourne vers Agata.) Par exemple cette personne au métier étrange, Agata. Agata est devenue metteur en scène et en plus elle s’en vante.


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LA GRANDE MAMAN

dialogue avec L’Auteur après son énumération de divers noms d’écrivains commençant par la lettre h dans la «revue de troupes» de La Grande Maman


LA GRANDE MAMAN l’interrompt rageusement

Suffit, idiot! Tu ne sais vraiment pas t’arrêter. Dois-je encore te calmer avec des berceuses du Moyen-Âge? Pim pam poum bourre et bourre et ratatam? Tu ne sais vraiment pas t’arrêter. Tu n’auras pas d’argent de poche aujourd’hui. Pour la glace à la vanille, taxe ta grosse femme aux veines gonflées. (Sur l’écran un grand cornet de glace à la vanille et la grosse femme.) Pas étonnant que tu sois devenu ce que tu es devenu. Pfff. Ah, les écrivains et les poètes! Il aurait mieux valu que tu deviennes un politicien honnête, combinaison improbable mais peut-être accessible dans les beaux rêves que tu cultives. Il aurait mieux valu que tu deviennes…


L’AUTEUR l’interrompt furieux

Tais-toi, bon sang. Assez de syncope, mère! D’un seul jet de plume je peux t’envoyer à l’asile pour parents retardés, ou sur la base lunaire pour que tu puisses accoucher des astronautes déjà revêtus d’une combinaison spatiale. Je te le répète: tu as beau m’avoir fait naître, je t’ai tout de même écrite.


LA GRANDE MAMAN

Mais moi je t’ai quand même fait naître, aha… En plus tu n’aurais jamais appris à écrire si je ne t’avais pas tenu le stylo jusqu’à la 6ème. Le plus important, c’est que je t’aie donné la vie…


L’AUTEUR

Mais c’est tout de même moi qui t’ai écrite! Tais-toi donc, éternelle engrossée, car sinon je dirai tout sur nos secrets de famille. Je dirai tout sur le trésor de Sierra Madre. Je dirai tout sur l’origine de l’argenterie de la famille.


LA GRANDE MAMAN

Je t’en prie, idiot. J’ajouterai comment tu faisais pipi et caca dans ton slip, et quelle politique égoïste tu as mené sans honte pendant les premières années de ton existence, puisant sans retenue de mes seins d’énormes quantités de lait. Mon Dieu! Comme si j’étais une laiterie aux réserves illimitées. Je ne tais tout cela que pour des raisons pédagogiques.


L’AUTEUR

Mais c’est aussi pour des raisons pédagogiques que je ne dis rien de la façon dont tu te grattais, te chatouillais, et gémissais de plaisir en allaitant quotidiennement. Mais voilà, éternelle engrossée, je briserai la loi du silence, peu importe si cette vaste mafia d’oncles, de cousins et de parrains me fait disparaître dans les égouts avec une balle dans la nuque. Oui, juste pour que tu saches, pour ton information, je n’ai jamais souffert du complexe d’OEdipe plus de dix minutes, donc exactement le temps qu’il faut pour disserter sérieusement sur la passion bestiale qui nous a uni quand nous couchions ensemble, une passion visqueuse dans les draps doux. Pim pam poum bourre et bourre et ratatam.


LA GRANDE MAMAN

Et toi tu penses que quand j’étais Jocaste, je ne savais pas que tu étais mon fils, petit con! Bien sur que je le savais, j’ai juste fait semblant pour avoir plus de plaisir. Oui, mon petit surdoué, et ça n’a pas duré dix minutes. Tu subis l’influence des films américains, la platitude et la vitesse. Je suis bien plus forte que ma variante contemporaine au souffle court, Sharon Stone. Complexe ou non, nos illustres unions, mon fils humide, ont duré jusqu’à plusieurs jours. Souviens-toi seulement du temps que nous avons mis à procréer Antigone, la future rebelle. Six mois, six mois complets, baby, pim pam poum bourre et bourre et ratatam!


L’AUTEUR

Antigone, Antigone… Hé, hé… Fillette rebelle. La Lolita de mon antique jeunesse. Cheveux blonds, tâches de rousseur marron clair… Quand je me rappelle notre promenade historique non loin du cimetière des guerriers… Miam… Pim pam poum bourre et bourre et ratatam…


LA GRANDE MAMAN

Tais-toi vieux satire! Pim pam poum bourre et bourre et ratatam… Quand ton ego et ton monstre sympathique sont en éveil, tu serais même prêt à coucher avec les grosses putes épuisées de la Gare Centrale! Assez à présent. Je dois aussi discuter avec les autres enfants. (Se tourne vers la Première Majorette.) Et toi ma fille, es-tu okay, vas-tu régulièrement à l’école, es-tu satisfaite de l’état général de la société?




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